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Arthur Lipsett

L’œuvre en bref

Arthur Lipsett

Arthur Lipsett était un visionnaire, un satiriste à l’esprit créatif qui a su manipuler les éléments du cinéma pour bâtir une œuvre cohérente et inoubliable. Poète de la pellicule, il a réalisé sa vision en mariant de façon originale des chutes de films inutilisées par d’autres cinéastes de l’ONF et des séquences qu’il avait lui-même tournées. Avec ses assemblages de sons et d’images provenant de sources diverses, Lipsett a réussi à fabriquer quelque chose d’artistique et d’inédit, obligeant le spectateur à appréhender le cinéma de manière tout à fait nouvelle, à le vivre non seulement comme un divertissement mais aussi comme une remise en question du monde.

<strong><em>Very Nice, Very Nice</em></strong> (1961). © ONF<strong><em>Free Fall</em></strong> (1964). © ONF
Very Nice, Very Nice (1961). © ONFFree Fall (1964). © ONF

Si les films d’Arthur Lipsett exigent beaucoup de l’auditoire, il faut reconnaître que le cinéaste était tout aussi exigeant envers lui-même. Brillant monteur, il accumulait du matériel visuel et sonore à partir du vaste éventail de sources que lui offrait l’ONF, ou encore ses balades dans les rues de Montréal et de New York. À la fois artiste du collage et as du montage cinématographique, il se servait de bandes magnétiques, de disques, de photos et de séquences filmées pour créer ses œuvres étonnantes. Les films expérimentaux réalisés par Lipsett s’inscrivent dans le courant moderniste de cette époque où le pop art, l’assemblage et le mouvement Fluxus faisaient leur marque dans la culture occidentale.

<strong><em>31-87</em></strong> (1964). © ONF<strong><em>A trip Down Memory Lane</em></strong> (1965). © ONF
31-87 (1964). © ONFA trip Down Memory Lane (1965). © ONF

Dès son premier film, Very Nice, Very Nice, Arthur Lipsett donne clairement le ton de son œuvre à suivre : une exploration artistique de la vie telle qu’elle était vécue en cette décennie stimulante des années 1960. Tandis qu’à Londres, militants et artistes manifestaient passionnément pour la suppression de la bombe atomique, aux États-Unis, la scène sociopolitique était dominée par la question des droits civils et, à l’échelle mondiale, la fin du colonialisme en Asie et en Afrique remettait en question l’hégémonie occidentale. Lipsett était sensible aux fluctuations du paysage politique et il a exprimé sa créativité dans le creuset de cette culture émergente de la contestation qu’incarnaient les beatniks, le jazz, les happenings et certains humoristes revendicateurs et osés.

À sa sortie en 1961, Very Nice, Very Nice fut adopté d’emblée par cette nouvelle génération d’universitaires et d’artistes branchés. Le court métrage, mordant, jazzé, provocateur et teinté d’humour noir, s’annonce comme tel dès les plans d’ouverture montrant des tours à bureaux pendant qu’une voix hors champ récite en anglais : « Dans cette ville marche une armée dont la devise est — bwah! bwah! bwah! » Ces trois coups de klaxon dissipent toute prétention documentaire du film. Suivent les images de deux affiches, « Non » et « Achetez ». Lipsett s’est amusé à piéger son auditoire, à le réveiller de sa torpeur pour le mettre au défi de s’engager et de réagir à son film. Airs de fanfare, battements de tambour, vieilles mélodies de piano et musique de jazz viennent ponctuer la piste sonore, faite d’un collage d’enregistrements audio. Sur l’écran défile en contrepoint une succession d’images allant de photographies d’individus prises au hasard à des portraits de personnages historiques, en passant par des scènes de foules, de lancements de fusées et d’explosions de bombes à hydrogène.

Le cinéaste met le spectateur au défi de donner un sens à tout ça, et Lipsett l’artiste sert lui-même de guide. La voix hors champ nous informe qu’il s’agit d’une « fantasmagorie en dissolution d’un monde », mais que « la chaleur et la lumière reviendront, et les espoirs des hommes renaîtront. » La première fois que nous entendons cette déclaration optimiste, elle s’accompagne du son « non » suivi d’un rire; la deuxième fois, en conclusion de l’œuvre, nous entendons un commentaire ambigu : « Bravo! Très bien, très bien (Very Nice, Very Nice) ». La foule solitaire, aliénée et confuse, est de toute évidence le sujet du film. Ces êtres sont-ils capables d’entrer en contact avec le monde qu’ils habitent? L’auteur n’en est pas sûr, mais le titre de travail qu’il avait donné au collage sonore de départ, « étrangement rempli d’allégresse », semble indiquer qu’il trouvait encore une certaine joie, un certain esprit chez les gens et au sein de la société.

Son film suivant, 21-87, est le chef-d’œuvre de Lipsett. Le cinéaste y explore la nature spirituelle de l’humanité. Le montage d’ouverture donne le ton : la radiographie d’un crâne humain cède l’écran à un trapéziste, puis à un cadavre en dissection. La bande audio va du son de la perceuse et de la scie employées pour démembrer les cadavres aux accords gospel de Every Child of God. Bien que le film comporte des scènes de foule, Lipsett met en évidence des individus tout au long du film — des balayeurs de rue, des clients sur l’escalier roulant d’un grand magasin, des danseurs. Une voix déclare : « Ils prennent conscience d’une force derrière ce masque apparent devant nous. Ils l’appellent Dieu. » Sans jamais permettre à une pensée de dominer les autres, Lipsett oppose à cette phrase la déclaration ironique suivante : « Puis les gens disent : “Votre numéro est le 21-87, n’est-ce pas?” Oh! Comme cette personne sourit! »

Dans 21-87, Lipsett met en scène cette opposition essentielle : sommes-nous des êtres physiques ou spirituels? Son emploi du terme « la force » a inspiré la cosmologie inventée par George Lucas pour Star Wars; Lucas se sert aussi des nombres 21-87 dans plusieurs de ses œuvres. Le contraste entre le corps et l’esprit est par ailleurs souligné durant tout le film de Lipsett. Bien que le collage sonore fasse référence à Dieu, les personnages du film semblent plutôt égocentriques. Sont-ils des numéros, comme le suggérait la série-culte de Patrick McGoohan, Le prisonnier, dans les années 1960? Ou bien sont-ils des hommes libres? Lipsett ne répond jamais à cette question.

La carrière d’Arthur Lipsett fut malheureusement très brève. Après ces deux brillants films, il réalisa Free Fall — un regard plus pessimiste sur le monde —, puis la charmante « capsule temporelle » A Trip Down Memory Lane, ensuite une œuvre plus répétitive, Fluxes, et enfin un film angoissant, intensément personnel, N-Zone. Ses films sont de remarquables créations d’avant-garde, des concentrés extraordinaires de l’esprit de controverse et de contestation des années 1960. Tout au long de son œuvre, une image en particulier prédomine : celle du trapéziste. On peut présumer que Lipsett se voyait lui-même comme une sorte d’acrobate de haute voltige évoluant entre le son et l’image pour réaliser ses œuvres à la fois artistiques et philosophiques. À la fin, le jeune homme audacieux est tombé de son trapèze, mais non sans nous avoir d’abord légué des films qui passent l’épreuve du temps.

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