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Caroline Leaf

L’œuvre en bref

Caroline Leaf

L’insoutenable tristesse de l’être
Par Marc Glassman

Peu importe le nombre de films réalisés ou de romans écrits, ce qui compte c’est la qualité : celle d’un roman sans pareil d’Emily Brontë, des sculptures de Camille Claudel, des poèmes de Sylvia Plath ou des films de Caroline Leaf.

<strong><em>The Metamorphosis of Mr.Samsa</em></strong> (1977). © ONF<strong><em>Le mariage du hibou : une légende eskimo</em></strong> (1974). © ONF
The Metamorphosis of Mr.Samsa (1977). © ONFLe mariage du hibou : une légende eskimo (1974). © ONF

Véritable auteure, Caroline Leaf a créé un univers qui lui est propre. Habité par des êtres fragiles dont les désirs sont contrecarrés par des circonstances qui les dépassent, c’est un monde de contrastes tranchés, de bestioles et d’humains, de hiboux et d’oies, d’enfants et de matriarches mourantes, de femmes dans l’obscurité qui rencontrent des hommes dans la clarté. À fur et à mesure que son œuvre a progressé, sa palette s’est assombrie. Son imagerie, jamais excessive, prête une attention particulière à des détails intimes qui révèlent les aspects cachés des personnages qu’elle construit. Ceux-ci sont toujours vulnérables, condamnés à vivre leur destin murés dans le silence d’un monde impitoyable. S’il y a de l’humour dans son univers, c’est un humour noir, empreint d’ironie et d’excentricité. Le rire qu’il provoque naît de la conscience que ses personnages ne sont que très peu, voire pas du tout, maîtres de leur destin.

Les dessins animés que Caroline Leaf a créés sont techniquement remarquables. Devenue célèbre pour avoir animé du sable sur une plaque de verre opaque éclairée par-dessous, elle a peint ensuite directement sur verre et elle n’a pas reculé devant l’animation de mouvements d’appareil, tels les zooms, les panoramiques et les travellings.

La rue et Entre deux sœurs, les deux chefs-d’œuvre de Leaf, mettent en scène la vie de famille. Inspirée de la nouvelle de Mordecai Richler, l’histoire de La rue se déroule dans la communauté juive montréalaise des années 1930. Le personnage principal est un garçon qui vit avec sa mère, son père, sa sœur et sa grand-mère mourante dans un appartement encombré. Le garçon est contrarié parce que sa grand-mère sénile refuse de mourir et de lui laisser ainsi sa chambre à coucher. Lorsque cette dernière meurt enfin, il est rongé de remords. Dans la dernière image du film, la sœur de celui-ci s’enveloppe dans des draps blancs qui évoquent le fantôme de la grand-mère.

La rencontre du talent de conteur de Richler avec la mise en image sensible de Leaf, donne lieu à une histoire merveilleuse, riche en couleurs et truffée d’incidents. Ne perdant jamais de vue la trame principale du récit, Leaf place, autant que possible, le garçon au premier plan, puis remplit l’écran de personnages typiques d’émigrés juifs de l’époque de la grande dépression : rabbins barbus, vieillards religieux, père triste dont les yeux en disent long sur sa « chance », infirmière aguichante qui monte les escaliers de la maison chaque midi, alors que les garçons du quartier regardent ses souliers et ses bas d’un œil concupiscent.

<strong><em>La rue</em></strong> (1976). © ONF<strong><em>Entre deux soeurs</em></strong> (1990). © ONF
La rue (1976). © ONFEntre deux soeurs (1990). © ONF

Entre deux sœurs est aussi un récit habile de l’histoire d’une famille, en l’occurrence celle de deux veuves. Violet est une romancière célèbre qui s’est retirée du monde parce qu’elle est défigurée. Sa sœur Marie s’occupe d’elle. Leur rapport en est un de dépendance réciproque, et elles s’en accommodent très bien jusqu’au jour où un admirateur du talent d’écrivain de Violet vient partager leur obscurité. Sa venue trouble l’équilibre délicat des rapports entre les sœurs. Ainsi, Marie se révèle geôlière plutôt que protectrice de sa sœur tandis que Violet, elle, trouve le courage de faire face à la lumière. Mais, à la fin, les deux sœurs se retirent dans leur cocon, et la visite e l’homme aura été un échec.

Outre ces deux films exceptionnels, il faut tenir compte d’autres films importants tels que Le mariage du hibou : une légende eskimo, Interview et The Metamorphosis of Mr. Samsa. Le mariage du hibou fait partie d’une trilogie – les deux autres étant Le tigre et le renard et A Dog’s Tale – inspirée de légendes. Cette trilogie est l’expression de l’intérêt personnel de la réalisatrice pour les récits métaphoriques. Interview, coréalisé avec Veronika Soul, mélange des dessins animés avec des prises de vue réelles. Dans ce film, Caroline Leaf se révèle discrète, drôle, indéfectiblement fidèle et préoccupée par son travail de cinéaste. The Metamorphosis, inspiré du premier chapitre de la célèbre nouvelle de Kafka, est un film magnifiquement réalisé bien qu’il ne réussisse pas à capter la vie intérieure de Gregor et que l’humour de l’écrivain ne parvienne pas à s’y exprimer totalement. Cela dit, c’est tout de même un film remarquable, qui vaut la peine d’être vu, même s’il laisse le spectateur quelque peu sur sa faim.

Il se peut que la carrière cinématographique de Caroline Leaf ne soit pas achevée : elle peint toujours et, de temps à autre, réalise un court film. Mais même si elle s’arrêtait là, la dernière séquence de Entre deux sœurs – la porte qui se ferme sur l’impénétrable tristesse des personnages – paraît une conclusion appropriée à une carrière exceptionnelle.

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