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Evelyn Lambart

L’œuvre en bref

Evelyn Lambart

La première dame du cinéma d’animation canadien
Par Marc Glassman

Evelyn Lambart sera toujours connue pour deux choses, dont aucune ne rend justice à la qualité de son travail : sa collaboration étroite avec Norman McLaren, avec qui elle a coréalisé six films parmi lesquels des chefs-d’œuvre tels que Caprice en couleurs, Short and Suite et Lignes horizontales, et, peut-être malgré elle, pour avoir été une pionnière, la première cinéaste d’animation au Canada et l’une des premières femmes dans le monde à travailler, dans les années 1940 et 1950, ne serait-ce qu’à titre de coréalisatrice dans quelque forme d’expression cinématographique que ce soit. Bien que son rôle dans l’œuvre de McLaren ait été non seulement important mais essentiel – voir la désormais célèbre intégration de la poussière dans Caprice en couleurs –, il est ironique que sa réputation internationale repose sur cette association et sur son statut de pionnière et non sur les films qu’elle a réalisés.

<strong><em>Le Rat de maison et le Rat des champs</em></strong> (1980). © ONFEvelyn Lambart fut un proche collaboratrice de Norman McLaren. © ONF
Le Rat de maison et le Rat des champs (1980). © ONFEvelyn Lambart fut un proche collaboratrice de Norman McLaren. © ONF

Lambart n’a pas jamais été une féministe militante et elle s’est toujours gardée de faire des déclarations incendiaires pour dénoncer les conditions qu’elle a dû affronter en tant que femme travaillant à l’époque de la guerre et de l’après-guerre dans le milieu de l’ONF dominé par des hommes. Et bien qu’elle n’ait jamais mis en question les partis pris esthétiques de McLaren, il est à noter que les films qu’elle a réalisés ne ressemblent en rien à ceux de son mentor et collaborateur. Lorsqu’en 1968 elle commence à réaliser ses propres films, ces derniers empruntent une voie dont la différence avec celle de McLaren est frappante : les couleurs atténuées, l’imagerie en noir et blanc de Mosaïque, Lignes verticales et Around is Around disparaissent au profit d’une palette d’une richesse exubérante qui donne des films où jaillit une profusion de rouge, jaune et bleu. L’expérimentation rigoureuse des années McLaren disparaît aussi.

<strong><em>Caprices en couleur</em></strong> (1949). © ONF<strong><em>Le Lion et la Souris</em></strong> (1976). © ONF
Caprices en couleur (1949). © ONFLe Lion et la Souris (1976). © ONF

Lambart réalise une série de films dans lesquels les personnages, créés au moyen de papiers découpés, traversent un fond noir. Tournant le dos au caractère abstrait des films de McLaren, les siens sont narratifs. Chacun d’entre eux, souvent inspiré de fables, raconte une histoire d’une simplicité enfantine. Ses personnages, d’habitude des oiseaux ou des souris, doivent faire face à des questions morales, essentiellement, la cupidité et la nature de l’amitié. Toujours très aboutis dans leur réalisation, ce sont des films charmants, traditionnels et d’une très grande innocence.

La plupart des films réalisés par Lambart, de Fine Feathers à Le rat de maison et le rat des champs, se prêtent à deux niveaux de lecture : un pour les enfants et un pour les adultes. Dans The Hoarder, par exemple, elle invente une fable merveilleuse. Un geai bleu s’empare de tous ce qu’il peut – des baies et jusqu’aux œufs d’une mère oiseau. Un jour, il va trop loin : il vole le soleil. Mais même cet oiseau cupide se rend compte que sans la chaleur du soleil tout finira par flétrir et par mourir. Et, c’est ainsi que le soleil est réinstallé à sa place dans le ciel. Bien que ce film soit un film pour enfants, sa morale rejoint aussi celle des adultes qui s’opposent à une société matérialiste.

Mr. Frog went A-Courting, son chef-d’œuvre, est un film moins didactique et un peu plus sinistre. Au rythme d’une vieille chanson folklorique anglaise mélodieusement interprétée par Derek Lamb, nous suivons l’histoire d’une grenouille éperdument amoureuse qui obtient la main d’une belle petite souris. Après de grandes préparations, les convives du mariage, conduits par l’oncle Rat, font un voyage en bateau lors duquel ils sont mangés par un grand serpent. Dans ce film très vivant et pas trop inquiétant pour les enfants, Lambart est à son plus drôle.

Bien que les films de Lambart soient très différents de ceux qu’elle a réalisés avec McLaren, quelques vestiges du style de ce dernier perdurent. Comme les films de McLaren, ceux de Lambard n’ont aucun dialogue; la musique y occupe une place importante – que ce soient les compositions de Maurice Blackburn ou les chansons folkloriques de Lamb – et le souci du rapport entre l’image et le son démontre qu’elle continuait à partager avec son ancien collègue certains partis pris esthétiques.

Cependant, si le travail de Lambart a subi quelque influence, c’est plutôt celle de Lotte Reiniger. La première cinéaste d’animation d’importance à laquelle on doit le long métrage Les Aventures du prince Achmed (1926), qui a connu un succès légendaire, Reiniger a travaillé à l’ONF dans les années 1970. Les deux femmes devaient être au courant du travail de l’autre depuis des décennies. Les ombres chinoises animées de Reiniger sont clairement les précurseurs des papiers découpés de Lambart. Les deux cinéastes aiment aussi reprendre des légendes, chacune a raconté une histoire de Noël et chacune prend pour point de départ de ses films une fable traditionnelle.

Quoiqu’il en soit de Reiniger et de McLaren, Lambart est une artiste et une cinéaste à part entière, et son œuvre mérite d’être redécouverte par une nouvelle génération.

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