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Richard Condie

L’œuvre en bref

Richard Condie

Avec ses créatures, ses sons, ses situations et ses motifs inédits, Richard Condie étonne et fait les délices du grand public et des critiques du monde entier depuis plus d’un quart de siècle. Ce brillant réalisateur de dessins animés a créé un univers à nul autre pareil, peuplé d’apprentis qui ne cessent de se cogner aux arbres, de couples qui se querellent autour d’une partie de scrabble, d’oiseaux-cochons qui disséminent d’étranges bestioles au Canada, de pianistes hésitants et de garçons sans tête qui ne voient le danger que trop tard.

<strong><em>Faut se grouiller</em></strong> (1979). © ONF<strong><em>Le p'tit chaos</em></strong> (1987). © ONF
Faut se grouiller (1979). © ONFLe p'tit chaos (1987). © ONF

Ces cousins nordiques, pas très dégourdis, de la grande famille du dessin animé ont d’énormes nez, comme celui d’un boxeur sérieusement amoché qui vient de se faire piquer par une guêpe. Leurs bouches sont garnies de dents tellement grandes et proéminentes qu’ils pourraient dévorer un sandwich tout en parlant. Leurs yeux ont l’air de pièces de un dollar… ou deux dollars quand ils sont surpris. Leurs cheveux se dressent avec un manque de classe soigneusement étudié : un chignon pour les femmes, un épi pour les hommes. Ces personnages s’habillent à l’ancienne, les hommes arborant nœud papillon ou vieux chandail d’équipe collégiale, les femmes portant des robes fleuries à la mode de 1957.

<strong><em>Le chat collant</em></strong> (1988). © ONF<strong><em>La Salla</em></strong> (1996). © ONF
Le chat collant (1988). © ONFLa Salla (1996). © ONF

L’univers de Condie comporte aussi certains motifs récurrents. Aux murs sont accrochés des portraits d’ancêtres à l’air niais et au grand sourire dentu. On voit des horloges partout : des cadrans solaires, des horloges absurdes dont les chiffres sont tombés au bas du cadran, des coucous animés où le petit sonneur de cloche se donne des coups de maillet sur la tête. Les personnages mangent des horreurs dans les films de Condie, des bestioles vivantes, des lettres de scrabble, la queue d’un piano, un vol d’insectes… À la télé, d’étranges programmes sont diffusés l’après-midi, mettant en vedette des hommes tonitruants, des cantatrices, des adolescents qui s’affrontent dans une compétition de sciage. Et des sons bizarres émergent de cet univers excentrique, allant des murmures et gargouillis à peine audibles aux cris et hurlements les plus aigus.

Richard Condie construit habilement ses scènes comiques. Dans La salla, son pastiche d’opéra chanté dans un italien mélo à outrance, un garçon qui s’amuse avec ses jouets dans une chambre (la « salla ») se fait décrocher la tête par une pomme diabolique. Malgré la panique qui anime son visage, le torse amorce un canon et tire une vache miniature vers la tête. Figée d’angoisse, la tête contemple les dégâts et se met à chanter l’aria : « Il y a un instant j’avais tout. Maintenant j’ai une vache dans le nez. »

Loin d’être gratuit, le style d’humour absurde de Richard Condie lui sert à mettre en évidence la dimension incisive de ses histoires qui trouvent écho à plusieurs niveaux. Son œuvre la plus célèbre, Le p’tit chaos, traite tout autant d’une relation amoureuse que de dévastation mondiale. Des bombes atomiques peuvent bien s’abattre sur la planète, rien n’importe plus à Condie que de rallumer la flamme entre deux vieux époux.

Bien sûr, le film est une critique de la guerre : notre indifférence face à un désastre mondial est mise en évidence par cette phrase que murmure l’homme quand il voit par la fenêtre des gens qui fuient en désordre : « Y a-t-il une parade de prévue aujourd’hui? » Il aimerait mieux regarder « Les jeunes talents de l’égoïne » à la télé.

Et quelle métaphore pourrait mieux illustrer cette vie de couple qu’une interminable partie de scrabble? L’homme peut donner libre cours à sa colère par le biais du jeu, tandis que sa femme, « passive-agressive », fait d’abord semblant de s’en ficher, puis se permet d’être encore une fois déçue de son époux imparfait. Ce n’est que lorsqu’il se met à jouer de l’accordéon, comme il le faisait sans doute autrefois, que leur amour se trouve confirmé. Ils peuvent alors mourir heureux.

Les films de Richard Condie sont complexes, pleins de détails et riches en hyperboles poétiques. Parce qu’il est drôle et qu’il possède ce sens du minutage impeccable et de la farce bouffonne propre aux grands comiques, on peut aisément passer à côté de la signification profonde de ses contes. Faut se grouiller ne porte pas seulement sur la procrastination d’un pianiste; Condie avoue qu’il se concentrait alors sur le concept d’attention, sur le fait qu’on passe si peu de temps à se concentrer véritablement sur les choses. La salla, magistrale œuvre d’animation par ordinateur, ne diffère en rien de ses autres dessins animés. Ce film offre, lui aussi, plusieurs niveaux de lecture, notamment celui où Condie lui-même se trouve dans la pièce et s’amuse avec un nouveau jouet, l’ordinateur.

Un des meilleurs artistes du cinéma à avoir émergé au Canada, Richard Condie est trop souvent condamné à recevoir le genre de compliments superficiels qu’on adresse à un animateur léger et excentrique. Mais regardez son œuvre de plus près, elle parle avec éloquence de la vie, de l’amour et des rapports humains. Ses films résisteront très bien au passage du temps.

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