À LA DÉRIVE | réalisé par Patricio Henriquez :

La grande traversée

Menaces sur le toit du monde

Les seigneurs de l'Arctique

Les peuples de la glace

À la dérive

» pour en savoir plus

ENTREVUE AVEC PATRICIO HENRIQUEZ :

Photo - Patricio HenriquezInterviewer : Patricio, est-ce que tu peux nous dire où tu en es dans ta réflexion sur ce que sera ton film?

Henriquez : On est à comparer trois communautés qui vivent le problème du réchauffement global de la planète à partir de la montée des océans, du niveau de la mer. Au début du projet, nous devions comparer deux communautés, soit une à l'extrême nord de la planète, Shishmaref, en Alaska, et l'autre, dans le Sud, dans des conditions de climat complètement différentes mais aussi menacée par la montée des eaux, Tuvalu, ce petit pays de 11 000 habitants. Au cours de la production, on a ajouté au film New York, et plus particulièrement l'île de Manhattan, parce que les deux autres villes, étant si lointaines de ce qu'on appelle la civilisation occidentale, risquaient de susciter une certaine indifférence chez nos auditoires. Et puisqu'on avait découvert, au cours de la recherche, que Manhattan était aussi menacée d'ici la fin de ce siècle par la montée des océans, qu'elle risquait de subir des inondations sérieuses, on s'est dit que ce serait une bonne idée. Surtout avec la valeur emblématique que New York a toujours eue, mais qu'elle a encore plus depuis le 11 septembre 2001, ça nous semblait important. New York, à qui on accorde à peu près autant d'importance qu'aux deux autres villes, permet d'expliquer d'une manière très concrète que le réchauffement global se traduit par une montée des océans et par un dérangement dramatique de la vie des humains dans des îles, oui, mais surtout dans trois villes de la planète. Alors c'est ça un peu le cadre du film, un peu le cadre dramatique.

Au moment où je te parle, il y a deux lignes qui devaient accompagner le film qui sont toujours là pour moi, la ligne politique Et quelle est l'autre ligne? traduite surtout par le refus jusqu'ici du gouvernement des États-Unis de faire quoi que ce soit, notamment de ratifier le protocole de Kyoto. Donc un refus de réduire les émissions de gaz parce que, selon le président Bush, l'american way of life ne peut pas se permettre ce type de réduction et que l'énergie est fondamentale pour ses modèles de vie, ses standards de vie. Et il est évident, en plus avec tout ce qui se passe aujourd'hui, qu'il va y avoir un fond de guerre. Je ne veux pas traiter de la guerre, mais c'est évident que la position, l'isolement des États-Unis de la communauté internationale ne se manifeste pas seulement sur le plan de l'écologie mais aussi sur le plan de la paix et de la guerre, sur d'autres choses aussi comme la peine de mort, au sujet de laquelle j'ai fait un autre film. Mais quand même, il y a une tendance à l'heure actuelle et elle a été évoquée par un de nos personnages à New York, le scientifique Michael Oppenheimer. Donc il y a une tendance au sein du gouvernement américain actuel de s'isoler à tout prix, de faire cavalier seul, dans à peu près tous les dossiers principaux. Et on ne parle plus ici d'une rupture entre les pays riches et les pays pauvres; enfin, comme on le sait, les États-Unis se séparent même de l'Europe, la vieille Europe comme on l'appelle. Donc ça, ça fait partie aussi d'un certain background qui devrait être dans le film et que je ne veux pas développer en détail, mais qui fait quand même partie du contexte actuel. Et puis, évidemment, sur chaque île on a des personnages principaux avec lesquels on va développer ce qu'ils sont, ce qu'est la vie aujourd'hui, dérangée par les changements climatiques dans chacune de ces villes-là. Voilà à peu près, d'une manière globale, où j'en suis actuellement.

Interviewer : Dis-moi l'impact que tu voudrais que ton film ait sur le public. Quel est le message que tu voudrais transmettre?

Henriquez : Mais c'est un peu le sentiment que j'ai eu moi-même en plongeant dans la recherche que tu as faite et dans la recherche générale en lisant des livres que je n'avais pas lus. C'est un peu découvrir que la menace est bien réelle, même si elle ne sera pas là demain à la porte, que la menace est là. Grâce à cette recherche, j'ai découvert, par exemple, que New York, particulièrement l'île de Manhattan, était menacée. Je ne le savais pas. Et ça m'a surpris. Je voudrais transposer cette surprise-là. C'est comme n'importe quel film que je fais. J'ai utilisé la recherche d'abord avec mes propres émotions, avec ma propre sensibilité. Mais dans ce film-ci, j'ai découvert que cette menace dont on parle d'une manière très scientifique, très abstraite parfois, elle est très réelle. Elle est déjà, dans certains cas, en train de frapper la vie, de changer la vie des gens. Et pour l'avenir, elle s'annonce très dangereuse.

Je suis en train d'écouter les entrevues de Michael Oppenheimer depuis quelques jours et je le réécoute nous dire qu'il est prêt à faire le lien entre la menace terroriste qui a frappé et qui risque de frapper encore une ville comme New York et la menace du réchauffement, du changement climatique. Il n'hésite pas à mettre ces menaces-là à peu près sur un même pied. Je trouve ça surprenant et intéressant. Quand j'ai posé la question à Michael Oppenheimer, je ne m'attendais pas à une réponse aussi affirmative. J'étais un peu gêné de la poser, mais moi, ça m'a chicoté. Puis, après réflexion, il nous a dit oui, il a développé cette idée à la caméra devant le ground zero. C'est quelqu'un qui a pourtant décrit le 11 septembre comme le pire moment de sa vie. Donc c'était quelqu'un qui joue avec ça. Ce moment-là a été dramatique pour lui, très dramatique. Donc c'est sérieux quand il en arrive à mettre en parallèle cette menace-là avec l'autre menace qui vient, elle, des océans. Alors je crois que ce parallèle nous permet effectivement d'aller sonner une sorte d'alarme pour dire : écoutez, ce n'est pas un débat de scientifiques et ce n'est pas quelque chose d'abstrait ou d'éventuel, ce sont des choses très réelles qui sont déjà en train d'arriver.

Interviewer : Donc ta motivation au départ, les grandes questions que tu voulais aborder, tu trouves que tu as le matériel qu'il te faut pour les exploiter et en faire une partie importante de ton film?

Henriquez : Oui. Je crois que la matière est là. Et la question maintenant - je ne sais pas si je devrais te dire ça, mais je te le dis quand même, entre toi et moi - la question, c'est que j'ai à peu près cent cinquante portes que je peux ouvrir ou cent cinquante manières d'aborder cette histoire-là, mais je n'ai pas encore trouvé laquelle est la plus efficace. Alors c'est la période la plus angoissante maintenant, parce qu'il y a tellement de façons d'enligner l'histoire, de lui donner un ordre, une sorte d'ordre dramatique pour la mettre dans une narrative visuelle. Et je ne sais pas laquelle choisir, honnêtement, mais je n'ai pas fini. Pour moi, ça vient après la lecture d'à peu près toute ma sélection des entrevues qu'on a faites et d'autres lectures que je veux terminer. Et puis à un moment donné, avant d'aller en montage, pour moi c'est essentiel d'avoir un plan très clair, enfin une histoire que je peux changer après, en montage ou pas. Mais au moins, ça me prend ça pour arriver à un montage d'ici trois semaines, deux semaines.
Alors j'en suis là. Et il me faut du temps pour savoir ce que je veux prendre. Mais c'est une période d'angoisse que je vis à peu près à chaque documentaire.

Interviewer : Oui, j'imagine, ça fait partie du processus.

Henriquez : Oui, tout à fait.

Interviewer : Est-ce que tu peux me parler de tes impressions de tournage, des choses qui t'ont marqué pendant le tournage? Des difficultés rencontrées, des surprises, des découvertes…

Henriquez : Oui, il y en a, éparpillées … il y a un rythme qu'il faut respecter, un rythme de vie dans chacun des endroits qu'on a établis, et il est différent partout. Il y a une entrevue que j'ai faite avec un chasseur de phoques qui attend, à Shishmaref, isolé complètement, loin du village, dans une pointe extrême de l'île, qui attend avec son fusil que le phoque soit au rendez-vous. Et il dit avec une certaine ironie, quand on lui demande ce qu'il fait là, il dit : «J'attends mon dîner.» Et puis son dîner, il ne vient pas, on reste avec lui un bon bout de temps et il attend. Et pendant ce temps-là, on fait évidemment une entrevue avec lui. Donc il nous explique. Non seulement c'est une des personnes qui connaît le mieux la question du changement climatique, mais en plus il a une perception toute personnelle de la vie dans cet endroit. Et il parle de la patience qu'il faut avoir et de la façon dont il occupe sa tête pendant qu'il attend que le phoque vienne. Il ne sait pas quand il viendra ni s'il viendra. Ce jour-là, il a attendu à peu près six heures et il n'a pas eu de phoque, rien, donc il a attendu, derrière son véhicule tout terrain, avec juste son fusil et puis un thermos de café. Et donc, il a le temps de réfléchir ou d'écouter le silence comme il dit. Il connaît la ville, il a déjà vécu en ville et c'est quelque chose dont il ne rêve pas. Donc il aime cette attente, cette patience, cet état de réflexion. Et je crois qu'il a, disons, la certitude que son environnement est en train d'être pollué par les cités, par l'urbanité, par le développement urbain du monde. Tout cela se répercute dans son environnement.

Cette manière de vivre, de voir sa propre vie, de l'apprécier, de ne pas avoir envie de vivre avec le progrès, ça me paraît intéressant. Parce que par ailleurs, à New York, il y a des gens qui nous disent qu'il faut se tourner du côté des scientifiques. Donc des gens qui sont au contraire dans le grand développement technologique à étudier ce qui se passe, à vivre aussi dans une ville comme New York et qui disent : il faut se tourner vers cette sagesse de certains peuples qui vivent éloignés des grandes villes pour regarder la nature, l'environnement et l'administration, d'une certaine manière, la gérance de la terre. Et ce constat, oui, ça me touche, ça me frappe. J'essaierai évidemment de le faire ressortir. Non pas comme une question folklorique pour dire que tout ce qui est progrès est mauvais. Non, je ne le crois pas. Je pense que le progrès n'est pas toujours mauvais, mais que c'est souvent l'utilisation qu'on en fait qui est mauvaise. Car le progrès en tant que tel, on ne peut pas le nier. En même temps, et je ne suis pas non plus nostalgique du passé, mais, en même temps, il est vrai qu'on ne peut pas négliger l'autre regard. C'est le regard des gens qui sont dans l'autre coin, qui ne sont pas commissionnés par certains rythmes de vie que nous imposent les grandes cités.

Interviewer : As-tu senti la même chose à Tuvalu?

Henriquez : Un peu moins. J'ai moins vu cet aspect-là à Tuvalu. Mais il y a là-bas, certainement, une forme de spiritualité très développée. Les gens sont très religieux. Et moi, je ne suis pas très croyant. Mais j'avoue que les gens qui croient à quelque chose de spirituel, de religieux, m'inspirent beaucoup de respect. Je peux avoir une vision critique sur certaines choses mais, en même temps, il y a une certaine forme de dignité que je respecte beaucoup dans cette manière-là. Il y a un ministre des finances à Tuvalu qui dit clairement que, face à Bush par exemple, à un moment donné Dieu va se fâcher. Il y a des limites qu'on ne peut pas transgresser. Et il le dit avec une très grande conviction qui, pour moi, est plus intéressante que la profession de foi de Bush quand il part en guerre et se réclame de Dieu. Il y a une façon de se réclamer de Dieu qui est plus digne et plus juste, plus ajustée que l'autre, c'est sûr.

Interviewer : Et ça, c'est leur façon de réagir face aux changements climatiques?

Henriquez : Face aux changements climatiques, oui, et face aussi aux réactions de l'empire, aux réactions de Bush, à son refus de bouger, à son entêtement à ne rien faire, à ne pas ratifier Kyoto, à ne pas arrêter les émissions de gaz, à ne rien faire sur cet aspect-là. Alors à un moment donné, ce ministre-là, il dit : «Oui, Dieu va se fâcher, il y a une limite à sa patience.» Je ne sais pas. C'est sûr que ma vision est différente. Mais je trouvais intéressant de mettre en perspective une vision spirituelle de cette problématique qui a l'air si pragmatique. Peut-être que dans le spirituel il y a aussi des réponses que moi, je n'ai pas décelées, mais ce n'est pas grave. Je peux véhiculer ça sans aucun problème, et puis laisser les gens choisir. Il y a une forme de dignité dans sa croyance religieuse que je trouve très intéressante.

Interviewer : Donc tu es quand même assez content du film que tu es en train de préparer?

Henriquez : Mais je ne sais pas si je suis content. Je ne sais pas.

Interviewer : Tu n'en es pas encore là?

Henriquez : Ce n'est pas le moment. Mais je n'ai jamais été content à cent pour cent d'un film que j'ai fait jusqu'ici. Il y a des degrés de satisfaction. Mais ce n'est certainement pas à cette étape-là que je peux te le dire.

Interviewer : Dis-moi, en terminant, est-ce que ton titre est toujours le même?

Henriquez : Non. D'abord, ce n'est pas moi qui l'ai choisi. Pour moi, ça a toujours été un titre de travail. Mais je n'en ai pas d'autre pour le moment. En fait, comme c'est un titre de travail qu'on a utilisé, c'était bien. Mais le titre… Il y a des moments où je peux avoir le titre au début, c'est clair. Il y a d'autres moments où j'ai beaucoup de mal à trouver un titre. Et puis parfois, je peux faire un choix heureux à la fin du montage. Parfois, je peux faire un choix malheureux aussi à la fin d'un montage. Mais disons que ce n'est pas notre but premier.

On fera un brainstorming avec tous ceux qui ont travaillé dans le film. Pourquoi je dois toujours faire ces choses-là tout seul?

Interviewer : Est-ce qu'il y a autre chose que tu aimerais dire sur le film?

Henriquez : Ça va être ces trois îles. Tu l'as suivi avec moi, le processus, donc on a pris des décisions ensemble. Mais c'est sûr que New York n'était pas là au début et puis c'est une forme de trinité intéressante dans laquelle on trouve un extrême sud, un extrême nord et un centre, très centre de l'univers comme New York. Donc ça, c'est évident que ça va être le cadre. Mais à l'intérieur de ce cadre-là, je ne sais pas encore si je veux développer cette histoire en faisant comme un establishing au début et me promener, tu sais, d'un endroit à l'autre constamment dans le film en passant à travers des thématiques bien définies. Ou bien si je vais juste faire une présentation au début,comme un leitmotiv et raconter une histoire, puis une autre après, et encore une autre, puis faire une conclusion générale avec des personnages des trois endroits. Les deux possibilités me semblent intéressantes et en même temps problématiques. Mais les deux sont très problématiques pour ce qui est de soutenir l'intérêt du film.

Mais bon, je n'ai pas fini de faire mes choix. Je travaille actuellement à faire mes visionnements. Je suis rendu à Tuvalu, donc la plupart ont été faits. Moi, je fais transcrire mes entrevues, mais pas toutes… je fais une sélection, mais une sélection intéressante. Tout ce qui est bon pour moi, je le fais transcrire. C'est la manière dont je fais mon plan, à la lecture de tout ça. J'enregistre dans ma tête toutes les images. J'ai une bonne mémoire. Donc je visionne tout, tout, tout. Je suis rendu à la cassette 66. J'en ai à peu près 90. Donc je visionne toutes mes cassettes. Je sais ce qu'elles contiennent, je garde très bien les expressions des gens quand ils disent quelque chose. Mais pour faire ma structure, j'ai besoin de l'écrit. C'est sûr que je mets plus de temps maintenant, et puis il faut mettre des ressources parce qu'il faut payer pour faire faire les transcriptions. Mais le bon côté, c'est que quand j'arrive au montage, ma structure est faite, je ne la cherche pas pendant les cinq semaines de montage. Je trouverais ça très dangereux parce que si au bout de cinq semaines ça ne marche pas, j'aurai perdu cinq semaines de montage. Alors qu'en arrivant avec une structure, même si elle est mauvaise, même si elle n'est pas définitive, tu montes et puis après tu améliores. Tu peux apporter des changements, mais à partir d'une base qui est déjà là.