LA GRANDE TRAVERSÉE | réalisé par Jean Lemire : et Thierry Piantanida

La grande traversée

Menaces sur le toit du monde

Les seigneurs de l'Arctique

Les peuples de la glace

À la dérive

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ENTREVUE AVEC JEAN LEMIRE :

Photo - Jean <strong>Lemire</strong> :Interviewer : Parle-nous de ton film sur votre expédition.

Lemire : En fait, avec La grande traversée, ce qu'on veut faire, c'est vraiment essayer d'emmener le monde sur le bateau, que les gens soient vraiment des espèces de témoins privilégiés, comme on l'a été, nous, durant toute la traversée, pour vraiment être en mesure de réfléchir. C'est une espèce de réflexion sur l'Arctique, qui fait face aux changements climatiques, mais une réflexion beaucoup plus large aussi. Montrer l'Arctique comme on l'a rarement vu, avec ses défis, surtout en termes de navigation. Donc, vraiment une expédition où les gens vont être capables de revivre ce qu'on a vécu sur le bateau : les défis que représente la glace, mais surtout une réflexion générale sur cette culture inuite qui doit faire face aux changements climatiques. On verra une nette distinction entre les différentes régions de l'Arctique : celles qui sont plus affectées par le réchauffement global comme le secteur de la baie d'Hudson, la mer de Beaufort et le sud de la Sibérie, et celles du centre et du haut Arctique qui sont un peu moins touchées par ce réchauffement.

Interviewer : Alors est-ce que l'idée que vous aviez au départ ressemble à ce que vous avez vécu?

Lemire : Oui. Si on regarde le scénario, c'est presque intégral. Là où on a eu un peu plus de difficultés, c'est qu'on est tombé sur une année très difficile en termes de glace. Donc la navigation n'a pas été évidente. Et dans ce sens-là, on a perdu beaucoup de temps. En fait, il fallait toujours avancer aussitôt qu'il y avait une ouverture dans la glace. Il y a donc des escales qu'on avait prévues beaucoup plus longues et qui auraient permis de plus longs échanges avec les Inuits, mais ça ne s'est pas passé comme ça. Ce qui nous a manqué le plus, c'est vraiment ça.

Mais, il faut vraiment diviser le voyage en deux. Il y a tout l'Arctique de l'Est, où on s'est battu constamment contre la glace. Et quand on est arrivé dans l'Arctique de l'Ouest, là vraiment on a senti les effets des changements climatiques. On a eu un automne exceptionnellement doux, ce qui fait qu'on a pu passer plus de temps dans l'Arctique de l'Ouest que prévu. Notre grande crainte, quand on a décidé de passer le détroit de Bellot, c'était que normalement ça se referme au niveau de Point Barrow autour du 15 septembre. Cette année, on est arrivé à Point Barrow seulement le 21 septembre, et on est resté là, et puis on aurait pu rester encore plus longtemps parce que la banquise a disparu en-dedans de cinq à sept jours. Donc, ça a vraiment été une année exceptionnelle pour la mer de Beaufort à l'automne. Et heureusement parce que sinon, on aurait été vraiment bloqué dans la mer de Beaufort. On a eu beaucoup de rencontres exceptionnelles avec la faune. On a soupé avec les ours polaires, puisque, comme il y avait beaucoup de glace, évidemment il y avait beaucoup de faune. Ça a été une aventure humaine assez exceptionnelle. On a failli perdre le bateau à deux occasions. On a dû se battre beaucoup contre la glace. Une des surprises du tournage, c'est sans doute les découvertes qu'on a faites sur l'expédition de Franklin. C'est vraiment quelque chose qui risque de changer toute l'histoire, et de ça on est assez content.

Interviewer : Est-ce que tu peux nous en parler?

Lemire : Ce qui est réellement arrivé, c'est qu'au lieu de prendre toutes les informations qui venaient de la British Navy comme tout le monde a fait pour essayer de retrouver les bateaux de Franklin, on s'est concentré sur les témoignages des Inuits. Notre exploration était basée sur ces témoignages-là, qui se transmettent de génération en génération par la tradition orale. On est donc allé dans un secteur qui avait déjà été inspecté par Parcs Canada, et on a retrouvé plusieurs éléments que Parcs Canada identifie comme appartenant à un des bateaux de Franklin; il s'agit d'un secteur qui est complètement ignoré, en fait, depuis cent cinquante ans, puisque toutes les recherches se sont faites beaucoup plus au nord. On est juste parti avec les informations inuites qui démontraient finalement que le bateau avait probablement simplement dérivé plus au sud dans la glace. C'était en concordance avec les dires des Inuits, donc on est allé sur place. On a vérifié, puis on a trouvé plusieurs éléments qui, paraît-il, selon les analyses faites par des musées anglais, correspondent réellement à un bateau qui aurait été construit entre 1800 et 1850, donc en plein dans la bonne période. Et ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que des bateaux anglais construits entre 1800 et 1850 dans l'Arctique, il n'y en avait pas beaucoup. Donc, effectivement, c'est probablement soit le Terror ou l'Erebus. On a trouvé ça sur une île qui ne porte même pas de nom; c'est un endroit qui n'a jamais été exploré vraiment, sauf une fois - en 1990, je pense. C'est vraiment une découverte qui va réorienter, je crois, toutes les recherches pour retrouver les fameuses épaves de Franklin.

Interviewer : Est-ce que vous avez fait d'autres découvertes?

Lemire : À vrai dire, on a fait différentes découvertes assez drôles. Il y en a une qui ne sera même pas dans le film. On a trouvé une série de bouteilles qui ont été lancées à la mer lors du 150e anniversaire de la Guinness. Et puis…

Interviewer : C'est à quelle époque, ça?

Lemire : De mémoire, je pense que c'est autour de 1950. Ces bouteilles ont donc été lancées à la mer, des bouteilles gravées spécialement pour l'événement avec des messages à l'intérieur. Et ces bouteilles, on les a retrouvées sur Coats Island. Ça nous donne une bonne idée de la manière dont fonctionnent tous les courants dans l'Arctique évidemment. Et ce qui est amusant, c'est qu'on a trouvé une quinzaine de bouteilles et que, dans chaque bouteille, il y avait un message. Et chaque fois, on gagne une caisse de Guinness. Alors, on doit avoir une quinzaine de caisses de Guinness qui nous attendent en Angleterre quelque part…

Interviewer : Et vous n'êtes pas entré en contact avec les gens de Guinness?

Lemire : Non, on a commencé certains contacts parce que, évidemment, on pourrait faire un truc publicitaire assez fort là-dessus, mais on n'a pas voulu. On n'a pas eu le temps encore de vraiment poursuivre ces démarches-là. Mais c'est une belle découverte.

Interviewer : Est-ce qu'il y a des moments forts de la traversée qu'on va voir dans le film, surtout par rapport aux changements climatiques?

Lemire : En fait, il y en a deux. Il y a la baie d'Hudson, qui nous a touchés de façon assez impressionnante puisqu'on a trouvé deux cadavres d'ours polaire sur les plages. Et tu vois vraiment que ces ours polaires sont au bout de leurs réserves énergétiques. Donc, c'était une preuve évidente que, dans le secteur de la baie d'Hudson, la diminution des glaces due au réchauffement a un impact direct sur tout l'écosystème. Comme les ours polaires sont au sommet de la chaîne alimentaire, c'est sûr que c'est eux qui vont payer le prix puisque, s'il y a moins de glace, il y aura moins de phoques. S'il y a moins de phoques, évidemment, ce sera beaucoup plus difficile pour les ours de trouver leur nourriture. Ils se servent de la glace aussi pour migrer. C'est sûr que la population d'ours polaires dans la baie d'Hudson est vraiment en danger. Ça, on en a eu une preuve évidente.

L'autre moment très, très fort évidemment a été le fameux passage de Bellot, où on a été pris dans la glace pendant sept jours. Ça, ça a été quelque chose de… en fait, tous ces jours-là, on a attendu, attendu, attendu. Plus on attendait, plus ça se refermait au Nord. Et à un moment donné, on était pris dans un sens unique. Et je me souviens de la dernière journée : je me suis donné deux marées pour essayer de passer dans des conditions qu'on s'était juré de ne jamais affronter. On était dans du sept à huit dixièmes. À la première marée, on a essayé, ça n'a pas marché. Il nous restait une marée, et puis on a finalement réussi à passer. Mais si on ne passait pas à cette marée-là, on rentrait à la maison. La mission était terminée.

Interviewer : Quand tu dis «on rentrait à la maison», le bateau, lui, était pris dans les glaces. Le bateau allait rester là, puis vous alliez demander de l'aide?

Lemire : En fait, si on était resté pris, c'était à peu près sûr qu'on aurait perdu le bateau, parce que la pression était très, très forte et probablement que le bateau aurait été écrasé comme une boîte d'allumettes. Donc avant, évidemment, de tomber dans une situation comme ça, il nous restait une option. Il fallait la prendre très rapidement. Il y avait un passage d'ouvert. Si on redescendait, c'était vers Pelly Bay et Igloolik. C'était la seule option que l'on avait, parce qu'on savait qu'il y avait un bateau de la garde côtière dans ce secteur-là. Mais si on était parti pour faire Bellot dans les glaces que l'on avait et si on avait été pris… Cela nous est d'ailleurs arrivé, mais on a réussi à se déprendre deux fois. Mais si on avait été pris, puis que le changement de marées avait reconcentré toute cette glace, c'est à peu près certain que c'était la fin du bateau; en tout cas, les dommages auraient été très importants. On ne voulait certainement pas laisser une autre épave dans l'Arctique. Il n'y avait pas de danger, je pense, pour nos vies puisque de toute façon le détroit de Bellot est large seulement d'un mille. On aurait pu se rendre sur les berges, mais c'était évident que c'était une grosse perte. On perdait le bateau et on créait de la pollution. Ça aurait été épouvantable. Ça a été serré, mais, en bout de ligne, je pense que l'équipage a vraiment réagi avec un professionnalisme extraordinaire. Puis tout le monde était très concentré, on s'est battu, puis on a réussi à passer.

Interviewer : Quand le film sera présenté, qu'est-ce qu'on devrait ressentir comme public?

Lemire : Je pense que les gens devraient réaliser que l'Arctique, c'est vraiment comme le canari dans les mines de charbon. En ce moment, l'Arctique crie haut et fort à ceux qui veulent l'entendre que ça ne va pas très bien. Il y a des preuves évidentes, surtout dans l'Arctique de l'Ouest, où on a vraiment pu sentir les effets des changements climatiques. Quand on a travaillé sur le Miraï, le bateau océanographique japonais, avec les Canadiens, dont Eddy Carmack, qui étaient à bord, on a pu comprendre vraiment qu'il y a des changements majeurs dans la température de l'eau. Il y a beaucoup de changements en termes de mélange d'eau. Il y a beaucoup plus d'eau douce maintenant que d'eau salée, ce qui change un peu tout le fonctionnement des courants. Avec la diminution du couvert de glace, on se rend compte aussi qu'il y a de plus en plus de transferts d'eau du Pacifique à l'Atlantique par l'Océan Arctique. Donc, il y a vraiment des changements très, très importants dans toute la chaîne alimentaire marine. Ce qui nous a le plus frappés aussi, c'est de voir que le pergélisol est vraiment en train de fondre, et ça, c'est presque irréversible quand la machine est en marche. Donc on a été touché évidemment par certains villages comme Shishmaref ou même Point Barrow, où l'on voit vraiment que les plages sont en train de disparaître. Il y a certains endroits au sud de la Sibérie où ils perdent jusqu'à trente mètres de berges par été.

Donc, ce qui est important, je pense, en tout cas pour le premier film, c'est que les gens aient une vision générale de l'Arctique qui est menacé, et qu'on les amène à réfléchir sur l'importance de l'Arctique en termes d'éléments essentiels pour la régulation climatique de la planète au complet. L'Arctique, mais aussi l'Antarctique, car on est allé en Antarctique aussi. Ce sont les pôles qui font fonctionner l'ensemble de la planète en termes de climat. Je fais souvent la comparaison avec une batterie de voiture, par exemple. Si les pôles des batteries ne fonctionnent pas, c'est la voiture au complet qui ne fonctionnera pas. C'est un peu ce qui se passe avec l'Arctique et l'Antarctique. Et si les gens peuvent retenir ça, on va déjà avoir réussi à passer le message.