MENACES SUR LE TOIT DU MONDE | réalisé par Alain Belhumeur
Menaces sur le toit du monde

ENTREVUE AVEC ALAIN BEHUMEUR
Interviewer :
Est-ce que tu peux nous faire une présentation générale
de ce que sera ton film?
Belhumeur : Épisode 2, l'émission Arctique.
Interviewer : Il s'appelle comme ça?
Belhumeur : Il n'y a pas encore de titre définitif. On l'appelle aussi Climatologie ou bien Menace sur le toit du monde, mais je n'aime pas trop ça. C'est en fait un film scientifique qui aura pour but d'expliquer, sinon de vulgariser, les mécanismes qui régissent les climats actuels, futurs et passés, enfin, si on en est capable. On part du principe selon lequel le monde n'a pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Il est en continuelle transformation et fort heureusement puisque, dans l'histoire de notre planète, il y a eu des moments propices à l'éclosion de la vie, puis à faire ce que le monde est devenu aujourd'hui : un monde habitable. Ça n'a pas toujours été ainsi et peut-être que dans l'avenir il faudra se préparer à différents changements climatiques. Tout le monde est assez d'accord avec le principe voulant que le climat soit menacé par, entre autres, les gaz à effet de serre. Il est d'ailleurs assez clair que, depuis l'industrialisation de l'humanité, l'effet de serre augmente d'une façon exponentielle. Ceci dit, pour certaines régions, ça peut paraître négligeable. Pour d'autres, c'est carrément catastrophique, notamment l'Arctique canadien, que le film prend pour contexte. Donc, dans l'Arctique, on peut déjà voir les transformations du climat et on peut aussi présenter cette région comme une des plus sensibles, je dirais, de notre planète actuellement. On pourrait aussi parler des déserts qui s'agrandissent ou des glaciers continentaux qui, partout sur la planète, sont en train de fondre. Mais la différence de un ou deux degrés, ou de quatre ou cinq degrés selon ce qu'on va prédire dans l'avenir, va être beaucoup plus critique pour la calotte polaire. On a toujours pensé que l'océan Arctique était un océan de glace permanent, à son sommet du moins. Et puis on annonce dans les modèles actuels que dans cinquante ans, ce qui n'est pas très loin d'ici, il n'y aura peut-être plus de glace durant l'été. Ça donne une image. Ce que ça veut dire, c'est que, entre temps, ce qu'on appelle les glaces saisonnières, qui viennent puis qui repartent chaque année, comme sur les bords des côtes, eh bien! ces glaces rétrécissent puis raccourcissent. Cela a une grosse influence sur la faune et sur le climat en général. Ceci dit, la faune va être traitée dans un autre épisode.
Dans l'épisode sur la climatologie, on va essayer de comprendre les échanges entre le gaz carbonique naturel, et la terre ou les puits de carbone naturels; tous ces phénomènes sont sous observation actuellement, parce qu'on n'a pas d'étalons sur l'Arctique. Les recherches dans ce domaine sont très récentes. Et puis on va essayer de suivre un moment bien spécifique, pour pouvoir prendre des décisions plus éclairées sur ce qui arrive. Tous les pays côtiers vont être assez touchés par le fait que le niveau de la mer risque d'augmenter juste par dilatation, compte tenu de la chaleur qui augmente. Et il faudra peut-être des centaines d'années avant qu'on arrête de voir les effets du réchauffement actuel. C'est-à-dire que, même si on arrêtait tout de suite les émanations de CO2, si on arrivait à signer Kyoto et tout ça, on verrait quand même un réchauffement des océans. Ce qui cause une dilatation, donc les niveaux de la mer augmentent, les glaciers continentaux fondent et risquent d'alléger le poids sur les continents. On parle du Groenland, par exemple. Il y a aussi le retrait des glaciers continentaux, les montagnes qui fondent puis qui modifient l'apparence du climat. C'est assez complexe, je l'avoue. Je ne sais pas encore ce qu'en une heure on sera capable d'expliquer. Mais on se prépare aux changements et c'est l'idée de base du film. Non pas crier à la catastrophe, mais dire que la planète, elle, va survivre coûte que coûte, et que les humains devront s'adapter à ces changements-là.
Interviewer : Alors tu es satisfait de ce que tu as tourné en rapport avec ce que tu veux démontrer?
Belhumeur : Eh bien! on a fait un tournage, un survol de ce qu'on peut faire dans une saison d'été. On a accumulé beaucoup de matériel avec les autres équipes de tournage pour les autres épisodes, alors je pense que, pour ce qui est du paysage et de certaines faunes, on est couvert. Quant à la science, il y a une partie qui est encore abstraite, c'est la vulgarisation de certains phénomènes qui sont invisibles. Par exemple, on peut parler de la colonne d'eau dans l'océan. On se rend compte que ce sont les bactéries qui mènent le monde et que ce sont elles qui fixent le carbone, que c'est la chlorophylle qui peut servir comme une espèce de filtre pour recycler le gaz carbonique. Cela dit, cet espace dans l'infiniment petit, quand on parle des bactéries, des virus, ce n'est pas facile à démontrer. Puis quand ça se passe sur une échelle de temps qui dépasse le millier d'années, c'est assez difficile à démontrer aussi. Donc, il y a des trucs comme ça qui sont à clarifier, enfin, à vulgariser.
Interviewer : Tout un défi de vulgarisation, en effet.
Belhumeur : Oui, parce que, avec le monde scientifique, il faut parfois beaucoup de parenthèses pour expliquer une chose. Il n'y a pas de formules toutes simples qui expliquent les phénomènes. Et puis c'est un peu ça, le défi de la climatologie. C'est multidisciplinaire. Puis quand on parle du réchauffement, alors là il faut passer de l'astronomie à la biologie, sans oublier la géographie et tout le reste. Ce qui est intéressant, c'est d'essayer de comprendre les phénomènes. Ceux qui font des modèles de climat, à mon sens, font de la théorie, émettent des hypothèses qui sont toutes aussi fausses les unes que les autres, mais, en même temps, c'est là où l'on en est en ce moment dans notre savoir. Alors on fait des prédictions avec des variables dont on ne contrôle pas tous les éléments. Sans compter qu'on ne peut pas prévoir tout ce qui arrivera dans cinquante ans; peut-être que dans vingt-cinq ans, les gens auront changé leurs habitudes. Il est difficile de faire des prédictions à très long terme. À court terme, en une centaine d'années, le monde ne changera pas si vite de comportement, même si on va voir certains phénomènes s'opérer.
Mais ce que les gens me disent, c'est que ce n'est pas tellement le réchauffement qui est le plus important, ce sont les changements climatiques, comme le fait que les océans vont être plus chauds. Ça va changer les courants aériens, les rivières aussi vont changer. Ce qui fait que le plus grand danger probablement, ça va être l'eau, l'eau potable qui risque de disparaître, ou en tout cas de diminuer ou d'être plus difficile à trouver. Et puis les évaporations de ces vapeurs d'eau, les nuages, les tempêtes, les précipitations, les courants aériens risquent de tout changer. Ainsi, les ouragans deviendront plus fréquents dans certaines régions; certains pays recevront trop de pluie; il y aura plus d'inondations, comme cela s'est produit en Europe l'année dernière. Ça commence à bouger. Les trucs qui sont une anomalie deviennent de plus en plus permanents, El Nin?o devient populaire. Il y a des cycles qui ne sont plus aussi prévisibles qu'ils l'étaient, et puis, en fait, s'il pleut plus en un endroit, il faut comprendre qu'ailleurs il risque de moins pleuvoir aussi, ce qui entraînera des sécheresses. Alors, ça change un peu la donne. Ça va changer des trucs pour l'agriculture, ça va changer des trucs pour les pays côtiers, c'est-à-dire les rives qui sont plus sensibles à l'érosion, qui risquent de s'effondrer dans la mer. Si le niveau de la mer augmente, il y a des îles qui peuvent disparaître, des populations qui peuvent en souffrir. Mais je n'aborderai pas ces prévisions, car elles font l'objet de l'épisode 5. Moi, je me limite à la mécanique scientifique, la grande machine climatique.
Interviewer : Quel impact voudrais-tu que ton film ait sur le public qui ira le voir?
Belhumeur : Le but visé n'est pas de dramatiser la situation, mais d'essayer de comprendre que c'est complexe et que c'est une leçon d'écologie de base, que d'essayer de mettre ensemble toutes ces disciplines pour comprendre qu'un phénomène de vent ici, ou de courant marin là, s'il est interrompu ou s'il est modifié, changera le climat. Un changement de climat, ce n'est pas nécessairement catastrophique. Même que dans certaines régions du Nord comme chez nous, il y a des gens qui ne s'en plaindraient pas. Mais bon, il faut voir ça dans le contexte global : si on veut continuer à habiter cette terre avec un climat plus doux, je veux dire tempéré, eh bien! il vaut mieux ne pas essayer de précipiter un âge glaciaire ou le contraire. On aurait avantage à penser à plus long terme.
Interviewer : Est-ce qu'il y a des choses pendant le tournage qui t'ont surpris?
Belhumeur : Des anecdotes? Ce n'est pas tellement visuel, ce que je vous dis là. Tout ça, c'est assez théorique. Et c'est souvent ce qui cause mon désarroi. Les climatologues, les gens qui font des modèles travaillent avec des chiffres dans un ordinateur. Je ne peux pas imaginer. Moi, j'aurais voulu avoir une boule de cristal à travers laquelle on pourrait voir. Mais ce qui était visuellement remarquable, c'était probablement la fonte, je veux dire le dégel du permafrost. C'est sans doute le phénomène le plus évident dans l'Arctique actuellement; c'est qu'on sait que la couche de terre fertile ou, en tout cas, la couche de terre comme telle est très, très mince et qu'elle repose sur un socle de glace presque partout dans le Grand Nord. C'est gelé en permanence dans le sol. Alors, quand on réchauffe de quelques degrés, qu'on passe le point de congélation, il y a un effondrement du sous-sol, si on veut. Il y a un effondrement des falaises puis des collines ou des endroits qui sont sur le bord de la mer; c'est assez évident par l'érosion. Mais il y a quand même une fonte du sous-sol. Il y a certains lacs qui ne gèlent pas, puis qui dégèlent le fond. Alors ils dégèlent le sous-sol. Et ce qui est plus catastrophique dans ce cas-là, c'est que sous la glace et dans la glace, enfin, dans le sous-sol, il y a beaucoup de méthane qui est captif sous forme de glace. C'est comme des réserves d'une ancienne époque, d'une période où notre atmosphère était un gaz plutôt dangereux. Et la fonte du permafrost risque de remettre ce gaz en liberté. Alors ça, c'est encore plus inquiétant…
Interviewer : Parce que le méthane est encore plus dangereux que le CO2.
Belhumeur : En fait, l'effet de serre du méthane est, sauf erreur, une trentaine de fois plus dangereux que le CO2, qui est le gaz carbonique de nos voitures. Le méthane produit un gros effet de réchauffement. On peut parler de quatre ou cinq sortes de gaz dans l'échelle, même si on parle toujours de gaz carbonique parce que c'est celui dont on trouve le plus grand pourcentage dans la composition de l'atmosphère.
Interviewer : C'est celui qu'on produit, nous.
Belhumeur : Et c'est celui qu'on fait par la combustion et même par notre simple respiration, car la consommation de l'oxygène devient carbonique. Le méthane, c'est un truc qui fait du feu même dans des lacs en hiver; il y a des Inuits qui se sont brûlés en allumant une espèce de puits de méthane naturel. Alors c'est quelque chose de creux, et il y a même des gens qui pensent récupérer le méthane pour le consommer, mais là…
Interviewer : C'est une bonne idée.
Belhumeur : Si on brûle le méthane, on va juste créer du gaz carbonique, du CO2. C'est peut-être mieux que d'avoir du méthane, mais en fait, ça va quand même augmenter notre gaz carbonique. Ceci dit, c'est un jeu de vases communicants. D'où l'idée de continuer à faire des recherches pour essayer de comprendre les effets de chacun de ces gaz.
Interviewer : Donc, en conclusion, on peut dire que c'est complexe, mais que ton film va nous simplifier ça le mieux possible pour qu'on comprenne.
Belhumeur : Oui, c'est ça. Le but, c'est d'essayer
de vulgariser ce phénomène complexe, de dédramatiser
un peu la situation, qui risque d'être perçue comme catastrophique,
et de rappeler le caractère inévitable du changement Ça
n'a pas toujours été comme ce que l'on connaît
aujourd'hui, mais on peut quand même s'adapter. C'est
notre rôle de nous adapter pour survivre.