LES PEUPLES DE LA GLACE | réalisé par Carlos Ferrand :

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À la dérive

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ENTEREVUE AVEC CARLOS FERRAND :

Photo - Carlos <strong>Ferrand</strong> :Interviewer : Tu es en tournage au Nunavut en ce moment, peux-tu nous parler de ton film?

Ferrand : Ça va bien. On a fait un bon, un beau voyage, puisqu'on connaît les personnages depuis quelque temps; c'est ça qui est le plus important, ça donne, je pense, une aisance dans l'âme, dans la communication. Et puis ils sont tellement heureux quand ils s'en vont chasser, pêcher, c'est vraiment agréable de les suivre, même s'il y a des fois où c'est dur quand même.

Interviewer : Est-ce que tu peux nous dire qui sont tes personnages?

Ferrand : Il y a Meeka Mike, qui vit à Iqaluit. Et nous sommes allés visiter son père qui vit à Pangnirtung, qui a soixante-quatorze ans, qui garde la forme et qui connaît beaucoup la vie ici. L'autre personnage, c'est Joshua, un homme d'affaires inuit dont le plaisir est d'aller à la chasse avec ses chiens, avec quelques skidoos. Nous sommes allés dans son camp. Donc, on a fait le même périple qu'à l'automne. On a fait Pangnirtung, Iqaluit et Cape Dorset à l'automne, et là on va faire le même périple avec la neige. On visite les mêmes gens et les mêmes lieux mais à une autre saison. Alors on a fait un voyage à Pangnirtung avec le père de Meeka, puis on est allé en expédition avec Meeka et Trufa. Ils sont à trois ou quatre heures d'Iqaluit, dans un camp que Joshua a construit; et là, on est allé à la chasse au caribou et à la chasse au phoque.

Interviewer : Alors ton film, Carlos, est sur les Inuits, leurs façons de vivre et la manière dont les changements climatiques vont les affecter.

Ferrand : C'est ça, parce que l'environnement est intimement lié aux gens, comme le dit Bruce Rigby, du Centre de recherche d'Iqaluit, que nous avons rencontré ce matin. On ne peut pas les séparer comme on peut le faire dans une ville où les gens sont isolés de l'environnement. Ici, le moindre changement les affecte. Les Inuits utilisent les mêmes mots pour dire que l'homme est la température ou la conscience, l'intelligence, tout ça, disons le cœur de la vie; et puis la température, le vent, le facteur de vent, ces informations sont sur les lèvres de tout le monde. On est allé aujourd'hui faire des entrevues dans un local où ils ont imprimé pour nous la page Web des Prairies, avec des prévisions pour la journée, pour la semaine. Ils calculent qu'avec le refroidissement éolien et le facteur de vent il fera moins trente-huit. Aujourd'hui, il fait moins trente-quatre. Ce qui me permet à moi, si on veut filmer dehors, de savoir dans quelles conditions cela se fera. Tout ça pour dire que la température n'est pas une abstraction, elle est au cœur de la vie.

Interviewer : Quelles sont les grandes questions qui sont abordées dans ton film?

Ferrand : Mon film s'articule autour de deux thèmes : la culture inuite et l'environnement. Et les deux sont intimement liés. L'inuktitut, qui est la langue inuite, est une base de données sur la température. Les Inuits sont de grands observateurs de la nature, ils ont une façon de parler qui est très complexe et qui décrit très bien ce qu'on est en train de vivre. Alors, autrement dit, on ne peut pas séparer la culture de l'environnement, c'est une seule chose. C'est pour ça que c'est tellement intéressant. Le sujet du film, qui est le réchauffement de la planète, c'est le réchauffement de la culture, si tu veux. Si la glace craque, la culture craque aussi, parce qu'il y a beaucoup de gens qui vivent de la chasse. Et bon, tu vois, tout est intimement lié.

Interviewer : Est-ce qu'il y a des impressions de tournage dont tu aimerais nous faire part, des choses qui t'ont marqué?

Ferrand : J'ai vu la plus belle aurore boréale de ma vie. Et puis j'ai vu, j'ai filmé un caribou qui courait dans la neige; c'était comme une danse, c'était vraiment merveilleux. Et puis, quand ils chassent le phoque, ils doivent le dépecer le plus vite possible avant qu'il gèle; ils procèdent avec une précision remarquable, tout est propre. Ils utilisent absolument tout, la peau, les intestins, etc. Puis on le mange sur la glace. C'est frais, frais, frais! C'est délicieux, d'ailleurs.

Interviewer : Qu'est-ce que tu souhaiterais que l'on retienne de ton film?

Ferrand : Que l'être humain est intimement associé à son environnement. C'est là que réside l'intérêt du film. Il y a un ailleurs; tu ne peux faire abstraction de cette connexion avec, disons, l'environnement, la terre, la nature et tout. Ailleurs, tu peux le faire, mais ici tu ne peux pas le faire. Les deux sont intimement liés et il est là, l'intérêt de faire un film sur les changements climatiques dans l'Arctique. La moindre variante résonne partout. Hier, ils m'ont raconté qu'ils ont pêché du saumon il y a trois semaines, ici. Ce n'était jamais arrivé avant.
Le saumon n'arrive jamais à monter aussi haut, au nord. Parce que le poisson ici, c'est l'omble chevalier. . Il fait partie de la famille du saumon. Les gens ont aussi vu des merles d'Amérique qui sont passés ici. Jamais ils n'en avaient vu avant. Là, par exemple, la neige est différente d'avant et parfois ils ne peuvent pas construire d'igloo parce que la neige est plus friable. Et puis, prenons le mois de mars : dans toute l'histoire de l'île de Baffin, la glace à tel endroit a toujours été solide. On ne se posait même pas la question. Mais maintenant, il y a des gens qui passent à travers la glace et qui meurent. Si on ne peut plus compter sur la glace, alors sur quoi on va compter? Maintenant, ce n'est pas partout pareil. Il y a des endroits qui se refroidissent. Ce n'est pas comme si tout était en train de se réchauffer. Il est important de faire la nuance. Moi, je pense que c'est une instabilité qui caractérise cette époque-ci.

Interviewer : Alors tu es quand même assez content du tournage que tu es en train de faire?

Ferrand : Oui, on est très content. Nous avons eu de très belles surprises, malgré les graves problèmes qui nous ont obligés à changer de caméra.

Interviewer : Des problèmes de quel ordre?

Ferrand : Mais elle a arrêté de filmer!

Interviewer : À cause du froid?

Ferrand : On ne sait pas. C'est sûr que, quand tu vas en traîneau à je ne sais pas combien de kilomètres à l'heure, et qu'à la fin des journées en traîneau tu reprends le skidoo dans la toundra… Je pense que la caméra a capté tout ça. C'est vraiment froid. Tu sors la main de ton gant pendant trois minutes et tu en pleures de douleur.

Interviewer : Ce ne sont pas des conditions de tournage faciles.

Ferrand : Non, vraiment pas. Mais c'est tellement beau, tellement beau, c'est superbe!

Interviewer : À ce temps-ci de l'année, est-ce que ce sont encore de très courtes journées ou, au contraire, de très courtes nuits?

Ferrand : On commence à avoir treize, quatorze heures de lumière.

Interviewer : Ça doit être quand même impressionnant.

Ferrand : Oui, et le travail est d'autant plus exigeant qu'on fait le film tout en inuktitut. Transition pas évidente, de la lumière à l'inuktitut.

Interviewer : Est-ce très important?

Ferrand : Oui, parce que ça rend les gens plus à l'aise. Et comme leur langue contient énormément d'informations, ils peuvent exprimer beaucoup plus de nuances. Par exemple, l'autre jour, alors que nous mangions ensemble, j'ai demandé à Meeka de me dire combien il existe de glaces différentes. À la fin du souper, on en était à seize différentes conditions de glace, et on n'avait pas encore fait le tour de la question.

Interviewer : Alors comment tu t'y prends pour les entrevues en inuktitut? Comment tu t'arranges pour comprendre ce qui se passe?

Ferrand : Bon, d'abord je ne fais pas les entrevues. Je filme l'action, la plus grande partie du temps. Et puis quand il y a des moments d'entrevues, c'est un Inuit qui pose les questions et on n'interrompt pas à chaque réponse. D'ailleurs, il s'agit davantage de conversations que d'entrevues. À la fin de la conversation, on arrête tout et l'« Interviewer :» me raconte tout ce dont ils ont parlé. Alors là, je peux leur demander d'approfondir tel ou tel aspect ou d'aborder un autre sujet, et on recommence.

Interviewer : Ça demande beaucoup d'attention.

Ferrand : Oui, mais si on était en train de faire un film au Québec et que l'on forçait tout le monde à parler en anglais, ce serait beaucoup moins riche que si tout le monde peut s'exprimer dans sa langue. Alors l'effort, c'est nous qui devons le faire mais pas eux. C'est beaucoup plus agréable et c'est beaucoup plus complet, beaucoup plus riche. Ils sont à l'aise, ils sont souriants, ils sont contents, et puis nous, on fait un documentaire. On ne fait pas une fiction, alors il me semble que le rôle de l'Interviewer c'est de suivre, pas de pousser. Alors on est là. On essaie d'être le plus attentif possible pour filmer ce qu'eux veulent faire. Ce qui est intimement lié à la survie, d'ailleurs.

Interviewer : De quelle façon?

Ferrand : Mais parce que c'est tellement dur, tout le temps tu pratiques, quoi. Juste d'aller chasser pour manger. Nous, on calcule que, quand on est avec eux, on passe de quatre-vingt à quatre-vingt-dix pour cent du temps juste à survivre, et dix à vingt pour cent du temps à filmer. C'est extrêmement difficile.

Interviewer : Vous êtes là pour combien de temps?

Ferrand : Notre voyage est de trois semaines.

Interviewer : Ça, c'est pour la partie d'hiver.

Ferrand : C'est pour la partie d'hiver, oui.

Interviewer : Tu t'en vas à Cape Dorset, c'est pour rencontrer des artistes ou encore des chasseurs?

Ferrand : Des chasseurs. Là, on a vraiment de la peine parce qu'un de nos personnages principaux, qui s'appelle Namunai Achouna, est un monsieur de près de quatre-vingts ans. Il est malade, alors on a dû l'emmener dans le Sud. C'était absolument merveilleux avec lui. Il a vécu toute sa vie à Cape Dorset. Tu comprends, un monsieur de cet âge peut nous ramener plus d'un siècle en arrière, parce qu'il se rappelle de son grand-père et de sa grand-mère. À quatre-vingts ans, on a des histoires qui remontent à il y a longtemps. Donc, on a des points de comparaison, notamment pour ce qui est du climat. Et puis, par exemple, le chasseur, à Cape Dorset, il me dit qu'il pense que la glace est plus mince qu'avant, mais qu'elle se réchauffe du dessous. C'est la mer qui s'est réchauffée un peu. Et ça gruge la glace par-dessous. Tu vois.

Interviewer : Oui. Alors ce monsieur qui est malade, est-ce que tu avais réussi quand même à le filmer à l'automne?

Ferrand : Oh oui! C'était devenu un de nos personnages principaux.

Interviewer : Bon, quand même, au moins tu l'as dans ton film. On va pouvoir le voir.

Ferrand : Il est merveilleux. Il est superbe. Et puis il aimait parler, il aimait raconter, il connaissait beaucoup de choses, et notre équipe s'était liée d'amitié avec lui. Alors on est triste. On est vraiment triste. D'ailleurs, je pense que je vais lui dédier le film parce qu'il représente le savoir traditionnel. Il est dépositaire d'une grande connaissance technique et scientifique, parce que tout est basé sur la pratique. D'où l'importance de conserver sa culture. Et lui-même, il vient d'une famille qui s'appelle Ashouna, une famille d'artistes fabuleux de Cape Dorset. Je pense qu'une des raisons pour lesquelles il y a tant de bons artistes chez les Inuits, c'est qu'ils sont de bons observateurs, ils peuvent reproduire ce qu'ils ont observé. Le shamanisme est très illustré dans l'art inuit, la métamorphose est très importante : les shamans qui deviennent des animaux, les animaux qui deviennent des êtres humains. Ce va-et-vient, donc la métamorphose entre l'être humain et la nature, est une constance de l'art inuit. Et puis les Inuits doivent s'adapter aux nouvelles conditions climatologiques et culturelles; ils ont quand même passé des milliers d'années à vivre dans des igloos. On va dire un siècle; ils sont quasiment sans tradition, mais les thèmes de la métamorphose représentent bien ce qu'ils vivent.

Interviewer : Ça va être intéressant, ça.

Ferrand : Alors c'est ça.