LES SEIGNEURS DE L'ARCTIQUE | réalisé par Caroline Underwood
Les seigneurs de l'Arctique

ENTREVUE AVEC CAROLINE UNDERWOOD
Entrevue
avec Caroline Underwood
Interviewer : Est-ce que tu peux nous présenter le film ? Est-ce que tu le vois maintenant, en sachant comment tu vas le faire?
Underwood : C'est vraiment comme je l'avais pensé depuis le début : suivre les saisons des Inuits, de l'Arctique de l'est vers l'Arctique de l'ouest. Et tout a très bien marché : j'ai commencé le tournage en hiver, l'ai poursuivi au début du réchauffement de l'Arctique quand le soleil revient, et l'ai terminé au début de l'hiver suivant, avec la fin de l'ensoleillement, et donc la fin de la chaleur et de la vie pour beaucoup d'animaux.
Interviewer : Qu'est-ce qui est montré de chacune des saisons ?
Underwood : Le film débute au nord-est de l'Arctique, à Pond Inlet, quand le soleil revient. À ce moment-là, le soleil est vraiment très bas, il n'y a rien encore à voir, puisqu'il y a beaucoup de glace et que tout est fermé. En anglais on appelle justement cette période «the promise of spring and the summer to come».. Dans l'Arctique, c'est la mer qui donne la vie, la mer et le soleil. Alors cette vie reprend d'abord au bord de la glace et de la mer, au ice flow, ce que l'on appelle en français « la marche des glaces »… enfin, d'après le chercheur Louis Fortier.
La marche des glaces, c'est différent d'une banquise qui ressemble à une grosse glace, c'est plutôt l'endroit où l'eau commence à apparaître au dégel. Ce n'est pas vraiment une ligne définie, mais c'est quand même le commencement, et là, à la fin mai début juin, c'est le moment où la vie reprend vraiment pour nous, les êtres humains, là où on peut voir la vie renaître. Sans la glace, la lumière peut entrer profondément dans l'eau et permettre aux planctons et aux zooplanctons de faire leur grande éclosion. Ça commence avec les algues et les planctons, les plantes et les animaux qui mangent les zooplanctons. C'est le moment où on commence à revivre la vie marine de l'Arctique. Grâce à tous ces petits animaux souvent invisibles, les morues arrivent, puis viennent les phoques qui mangent les morues, les morses, qui mangent un peu de tout. Les baleines qui mangent soit les morues, si ce sont des narvals, ou les baleines boréales qui mangent des planctons, toutes sortes de planctons. Il y a aussi les ours polaires, qui viennent pour se nourrir des phoques, et le retour des oiseaux migrateurs. Ce moment d'éclosion incroyable transforme le bord des glaces en oasis: tous les animaux y viennent. Pour nous, ce fut un moment vraiment important. On a vu l'Arctique tel qu'il est depuis la dernière glaciation, quand les animaux se sont adaptés pour survivre dans ce climat. Pour nous, c'est un climat extrême, mais pour la plupart des animaux ça demeure à peu près la même chose étant donné qu'il n'y a pas beaucoup de changement dans la température de l'eau. C'est donc un moment extrêmement intéressant qui, pour nous, constitue le début du film.
Interviewer : Parce que c'est aussi l'illustration de la chaîne alimentaire.
Underwood : Absolument.
Interviewer : Donc avec cette illustration-là, on comprend tout le cycle de la vie dans l'Arctique.
Underwood : Oui. C'est pas très complexe dans l'Arctique ; on n'y retrouve pas autant de niveaux trophiques que dans les écosystèmes plus au sud. Mais tout se suit, une chose en amène une autre. Et le problème, bien sûr, c'est que si tu transformes un seul morceau de la chaîne, tu commences à générer de grands problèmes.
Dans le film, on descend alors plus au sud, là où la saison est un plus avancée, donc un peu plus chaude. Normalement, c'est un moment de l'année où il y a encore de la glace dans la région de la baie d'Hudson, mais depuis les 20 dernières années environ, la glace fond plus vite au printemps et prend plus tard à l'automne. On assiste, là-bas, à un réchauffement incroyable bien que subtil. Et on peut observer facilement à quel point cela pose des problèmes pour les animaux.
Interviewer : On parle de quels animaux?
Underwood : On parle surtout des phoques et des ours polaires. Ce sont les deux plus connus. Les phoques ont besoin d'un endroit pour élever leurs petits sur la banquise où ils naissent et où ils font leur tanière. Parce que les phoques sont là, les ours polaires sortent aussi pour venir manger. Ils ne sont pas des chasseurs marins et ne peuvent chasser que sur la glace. Alors s'il n'y a pas de glace, ils ne peuvent pas chasser. Il y a aussi d'autres problèmes pour eux comme leur réserve d'énergie. Ils sont bien adaptés pour vivre sur la glace, mais s'il y a des vents ou des courants différents, ils doivent dépenser plus d'énergie, ce qui change leur façon de survivre ou d'élever leurs petits.
Les ours polaires et les phoques sont les deux histoires d'animaux les plus connues des gens, mais il y en a d'autres. Tony Gaston a fait une très bonne recherche sur les marmettes qui vivent sur les grosses falaises au bord de la mer à Coats Island et à d'autres endroits dans l'Arctique. Ces oiseaux mangent des poissons. Mais depuis le début du réchauffement, Tony Gaston a constaté qu'ils ramènent des espèces différentes, des espèces qui sont du Sud, et non du Nord. Cela veut dire que déjà l'océan a commencé à changer, et cela soulève des questions sur les perturbations des cycles naturels. Les oiseaux, les poissons se sont adaptés depuis des centaines, des milliers d'années, à être là au même endroit en même temps. Et ce que Tony Gaston a constaté, c'est que les petits pèsent un peu moins qu'avant, et qu'ils ont des problèmes l'été quand il fait très chaud. Souvent, ils ne peuvent pas survivre à cette chaleur et meurent. Quand Tony a débuté ses recherches, ce n'était pas pour étudier le réchauffement de l'Arctique : il observait ce groupe particulier d'oiseaux pour une autre étude. Ce groupe, cette population, constituait le groupe contrôle pour une autre étude. Mais une étude de cette longueur a permis d'accumuler de l'information sur une période d'une vingtaine d'années. C'est comme ça que Tony s'est aperçu qu'à cet endroit, l'été, les changements avaient commencé à être très forts, à devenir évidents. C'est un des points chauds de l'Arctique.
La mer de Beaufort en est un autre. C'est un endroit important pour ce film parce qu'on peut vraiment sentir les difficultés qui touchent directement les animaux. On peut voir un système en train de se démonter, petit à peu. On ne sait pas tout ce qui va arriver, mais il est certain que la vie sera plus ardue pour les ours et les autres animaux de ces régions.
Interviewer : De quels autres animaux parle-t-on? Les caribous?
Underwood : Oui, mais eux vivent plutôt dans l'Arctique
de l'ouest. C'est la séquence qui suit celle du détroit d'Hudson.
On va dans l'Ouest pour voir ce qui se passe sur le continent.
Et ce qu'on va faire, c'est observer le système végétal
de la toundra et voir comment les animaux comme les centaines de milliers
de caribous du continent, d'ouest en est, dépendent d'un système
de plantes pour leur survie. Il n'y a pas d'arbres et les conditions
de vie sont assez difficiles, mais eux, se sont bien adaptés à
ce milieu-là. Pourtant, de petits arbres ont commencé à
pousser, à monter un peu plus au nord de la limite habituelle de la
forêt boréale, et on ne sait pas encore où ce phénomène
va s'arrêter. Cela a une répercussion sur les insectes,
par exemple, dont la saison de vie commence à changer, à devenir
plus longue. Même chose pour les parasites. On va alors s'attarder
sur ces choses qui ont l'air petites, mais qui peuvent avoir un grand effet
sur des animaux comme le caribou. Comme le précise la spécialiste
des caribous, la biologiste, Anne Gunn : « (…) les caribous sont
le cœur de la toundra parce qu'ils sont si nombreux (…) ».
Il n'existe aucun endroit au monde où on peut voir des spectacles
comme ceux que nous offrent les caribous. Mais si les conditions viennent
à changer pour ces caribous qui vivent déjà à
la limite de la survie, ça va devenir très difficile pour eux.
Et puis, il y a la question des parasites ; il existe en effet un parasite,
le douve, qui est une bestiole qui s'attaque au foie des animaux. On
les retrouve comme hôtes intermédiaires dans les colimaçons
et dans les escargots. Et puisque la saison d'été est
plus chaude et plus longue, la vétérinaire, Dr Susan Kutz, a
trouvé récemment que ces parasites ont de meilleures chances
de devenir matures, d'envahir leurs hôtes et de s'attaquer à
leur santé.
Interviewer : On parle toujours des caribous ?
Underwood : Des caribous et des bœufs musqués. Elle travaille plutôt sur les bœufs musqués, mais en Europe plusieurs études ont été faites sur les rennes, les cousins du caribou, et elle croit qu'elle va trouver à peu près la même chose avec les caribous d'ici, puisque le développement des parasites est très lié à la température. C'est bizarre ! En général on ne voit ni colimaçons, ni escargots dans l'Arctique. Le fait d'avoir trouvé de ces petites bêtes lors de ces études, l'inquiète sérieusement pour la santé les bœufs musqués.
En plus du problème des insectes, les caribous souffrent de celui
de la chaleur. Ils ne sont pas adaptés à la chaleur, il leur
faut du froid. Il y a un troupeau de l'île Victoria qui, chaque
année, doit traverser sur la glace entre l'île et le continent.
Mais depuis quelques années, la glace n'est plus comme avant.
Elle ne se forme pas au même moment, mais plus tard. Comme les caribous
sont habitués d'arriver au sud de l'île Victoria quand la glace
est prise, ils se voient obligés d'attendre sur les berges en
larges troupeaux, de manger tout ce qu' il y a à manger autour, jusqu'à
ce qu'il ne reste plus rien. Ils doivent alors se risquer à aller
de l'avant sur ce qui leur semble être de la glace. Ce n'est
pas évident, on ne peut savoir
s' il y a ou non de glace au loin. Ils se mettent donc à traverser
et passent à travers cette glace qui n'est pas assez épaisse
pour les soutenir. Les habitants de l'île constatent qu'il
y a de plus en plus de caribous qui meurent en essayant de passer. Alors si
le réchauffement s'accentue, ça va leur poser un problème
énorme ! Il faut absolument qu'ils traversent pour descendre vers le
sud.
Après cette séquence sur les caribous, on revient vers la saison hivernale à bord du navire de recherche scientifique, le Radisson. On y rencontre des scientifiques qui font des études sur les zooplanctons et les phytoplanctons de la mer de Beaufort, encore une fois, un endroit où le réchauffement est de plus en plus inquiétant.
Alors, c'est comme ça que l'on fait le grand tour des saisons, le grand tour de l'Arctique. Dans le film, on essaie toujours de montrer l'effet du réchauffement sur les animaux.
Interviewer : Du réchauffement de la planète.
Underwood : Oui, du réchauffement de la planète.
Interviewer : Que veux- tu que le public apprenne de ton
film ?
Underwood : Je crois que le message est très simple et on le sentira tout au long du film. On croit souvent que la nature est soit très faible ou, au contraire, très forte et qu'elle peut « s'en sortir » seule. Ce que l'on constatera en voyant ce film, c'est qu'il faut s'inquiéter et bouger. La température commence réellement à changer dans le Nord. Le problème n'est pas que les animaux sont trop faibles pour s'adapter, mais il est certain que leur façon de vivre actuelle va disparaître. On doit réfléchir à ça et passer à l'action rapidement si on veut que la situation s'améliore.
Nous en sommes encore au point où il est possible de revenir en arrière. Ce que j'espère que le film fera, c'est de montrer l'ensemble de tous les éléments de la vie marine, autant ce qui se passe sous l'eau que sur la terre, pour démontrer ce qui relie l'ours polaire aux oiseaux, et faire saisir aux spectateurs l'ampleur du problème. J'aimerais que les gens se sentent concernés, sans avoir le sentiment de ne pouvoir rien y faire. Car je crois sincèrement qu'on peut toujours agir, faire quelque chose dès lors qu'on connaît l'existence d'un problème. Chacun doit comprendre qu'il est nécessaire d'agir… et d'agir maintenant !
Interviewer : Est-ce qu' il y a des choses qui ont été marquantes ou surprenantes pour toi et l'équipe pendant le tournage?
Underwood : Oh, oui! Il y a eu des surprises partout. Dans presque chaque endroit visité, on a eu de bonnes surprises. Quant à moi, c'était les plus grandes et les plus petites choses qui m'ont surprise. Les plus grandes, c'étaient les baleines boréales. Nous tournions près d'Iglulik, au nord du bassin de Fox. C'était une journée incroyable, car pour une fois, il n'y avait pas de vent, on avait du soleil, on était sur la marche des glaces qui venait de commencer à fondre, et il y avait des grands trous d'eau là-dedans. Cette journée là, à partir de 3 heures de l'après-midi jusqu'à 9 heures du soir, j'ai vu, avec mon équipe bien sûr, 50 baleines boréales. C'était incroyable. J'ai vu pas mal de grands spectacles d'animaux, avec tout le travail de tournage que j'ai fait depuis 20 ans, mais là alors, c'était vraiment quelque chose de spécial. Elles sont venues juste à côté de nous au bord de la glace, elles se soulevaient, on leur voyait la peau, le gras du ventre qui tremblait un peu comme du jello.
Interviewer : Est-ce que vous avez pu filmer ça?
Underwood : Oui, oui. On a tourné pendant six heures des images de baleines qui sont venues une à la fois, deux et trois à la fois, et on a même tourné de belles images sous-marines, grâce à Mario, le caméraman-plongeur. Parce que nous campions juste à côté de là, Mario s'est placé au bord de la glace et les baleines se promenaient juste à côté de lui, dans une petite ouverture de la glace. Parce que les baleines, à ce moment-là, voulaient passer dans le nord du bassin de Fox pour sortir plus loin dans le détroit de Fury and Heckless. Alors elles nagent, elles poussent jusqu'à la limite de la glace pour essayer d'aller plus loin. C'était incroyable ! On avait vraiment l'impression d'assister à quelque chose d'essentiel, de primordial pour notre compréhension de l'Arctique. Surtout… ce sont de tellement beaux animaux ! Vraiment.
Et pour ce qui est des petites choses, tout à fait à l'opposé, c'était les planctons. Toute la famille des phytoplanctons et des zooplanctons. C'est pas souv qu'on peut les voir dans les trous de la glace. C'est comme une soupe, il y a tant d'animaux, de petits animaux là-dedans que c'est comme une soupe.
Interviewer : Ça se voit?
Underwood : Oui, on les voit. Même s'il y en a qui sont très petits, c'est seulement des petites taches, il y en a d'autres qui ont deux centimètres, un centimètre, comme les copépodes et les amphipodes. Il y en a qui s'appellent des anges arctiques, très beaux, qui volent dans l'eau. Il y en a d'autres qui s'appellent des cténophores, et eux ils sont phosphorescents, ils montent et descendent avec la marée et les courants, tout à côté de nous, sous l'eau. Alors de voir ça, et les baleines boréales qui viennent pour les manger, on a vraiment une idée de la richesse incroyable de la productivité de l'Arctique. Même pour moi, même si je connaissais un petit peu l'Arctique avant d'y aller, de voir ces grands espaces plats avec de la glace, de la neige, un ours polaire ou un morse ou quelque chose comme ça, je n'avais aucune idée de toute cette vie, de ce sens de la vie. Et là, une fois sur place, on le comprend vraiment ce sens. C'est une véritable oasis, ça dure un petit moment et après ça s'en va. C'est très éphémère. Et après, ça s'en va…
Des animaux viennent puis disparaissent, ils vont dans un autre endroit. Il est impossible de dire: « Ça va être comme ça ou comme ça » même s'il y a des endroits, bien sûr, que les Inuits connaissent depuis des années et savent quand c'est le moment de chasser. Mais ça arrive et ça repart. Et c'est vraiment quelque chose d'éphémère, ça vient et après, ça disparaît pour réapparaître ailleurs. Dans le Sud, sur la terre, les écosystèmes sont complètement différents. Dans le Nord, il y a la toundra, c'est encore un peu comme ailleurs dans l'Arctique, où les choses viennent, passent, et après c'est le retour du silence.