Le carré Viger
Montréal
Dans le centre-ville de Montréal, le Vidéo Paradiso s’installe au square Viger, là où se trouvait, dès le début du 19e siècle, un marché public destiné au commerce du bétail. Cet espace qui prendra ensuite l’allure d’un vaste parc verdoyant sera peu à peu délaissé à partir des années 1920. Délimité par les rues Saint-Denis, Saint-Hubert, Saint- Antoine et Viger, le square Viger se situe aujourd’hui au-dessus de la portion souterraine de l’autoroute Ville-Marie.
Élaborée au début des années 1980, sa version actuelle comporte quatre îlots. Outre celui du monument Chénier, il y a celui destiné aux enfants (dont les jeux ont été retirés depuis belle lurette), l’aire de détente et l’agora conçue pour les grands rassemblements et auprès de laquelle niche le Vidéo Paradiso. L’espace bétonné et fermé sur lui-même que constitue le square Viger est cependant depuis longtemps déserté. Son histoire est néanmoins indissociable de celle des itinérants et des jeunes de la rue de Montréal et d’un peu partout au Québec et au Canada. Comme bien d’autres, ils l’appellent le « carré Viger ».
Les « blocs » (qui n’existent plus aujourd’hui) situés tout près des Foufounes Électriques, la place Émilie-Gamelin (Berri), la place Pasteur, le parc Godfroy-Langlois… À Montréal, depuis longtemps, les lieux significatifs pour les jeunes de la rue sont, l’un à la suite de l’autre et sans relâche, la cible d’interventions policières. Et le carré Viger ne fait pas exception.
En août 2002, après avoir fait preuve de tolérance pendant plusieurs semaines, après avoir même suggéré l’endroit, semble-t-il, à nombre de jeunes, et malgré les travaux d’un comité, les forces policières procèdent à l’évacuation des squatters du carré Viger. Depuis, ce lieu de regroupement des jeunes de la rue, comme tous les autres, fait l’objet d’une étroite surveillance. Les élus municipaux prépareraient d’ailleurs un projet de revitalisation afin de le redonner aux « citoyens »…
Contravention sur contravention, pétition de commerçants avoisinants, désobéissance civile, expulsions, arrestations : les événements de la place Émilie-Gamelin, en 1996, ont également été marquants. Non parce qu’ils étaient uniques, mais parce que l’objectif des autorités municipales était de transformer cette place en parc afin que nul ne puisse s’y trouver la nuit. Du coup, elles ont réglé une grande partie du « problème des jeunes de la rue » pour la plupart des espaces publics montréalais. Du coup, les jeunes de la rue se sont retrouvés dans l’obligation de se déplacer sans cesse. D’être le moins visibles possible, bien entendu. Depuis, la répression connaît peu de répit, et la distribution de contraventions se fait systématiquement. Et pas toujours de manière civilisée.
Ils sont arrêtés parce qu’ils ont l’air de flâner ou parce qu’ils traînent sur un banc de parc, entre autres. Pour flânage ou entrave à la circulation, ils écopent d’une contravention de 138 $. Pour avoir flâné dans une station de métro? 100 $. Pour avoir utilisé du mobilier urbain à une fin autre que celle à laquelle il était destiné ou pour avoir jeté des cendres sur le sol? 85 $.
Terrains vacants clôturés ou barricadés et opérations de revitalisation (lire gentrification) – entre autres, en 2004, la petite place à proximité de la station de métro Beaudry et rue Sainte-Catherine entre Saint-Laurent et Papineau – font aussi partie des stratégies déployées pour tasser ces jeunes « qui altèrent le sentiment de sécurité des résidants, des commerçants et des passants »…
Montréal ne veut plus de ces jeunes qui « végètent » dans la rue et, dans la ville, ils ne sont nulle part les bienvenus. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, on disait que le Québec était fou de ses enfants… C’était sans doute à la condition qu’ils n’empruntent pas le chemin de la rue pour trouver leur place, pour trouver leur voie.
Note
Les statistiques officielles, qui comptent les jeunes de la rue parmi les itinérants, disent
qu’il y a plus de 9 000 itinérants de moins de trente ans à Montréal.
