La place d’Youville
Québec
Quatre siècles après Samuel de Champlain, le Vidéo Paradiso fait escale à Québec, où il loge place D’Youville. Remplacé par un palais en 1932, le marché Montcalm s’élevait jadis en cet endroit. La place a d’abord portéle nom de « carré Montcalm », puis celui de « carré D’Youville », en l’honneur de la fondatrice des Sours de la Charité. Plusieurs l’appellent toujours ainsi, même si elle est officiellement devenue la place D’Youville en 1965.
Depuis longtemps, les marginaux se rassemblent en cet espace bordé par le Palais Montcalm, la rue Saint-Jean et la porte du même nom. C’est cependant à la fin des années 1980 qu’on y remarque plus particulièrement la présence de jeunes de la rue. Maisons abandonnées du bas de la côte d’Abraham et cinéma Capitole : à l’époque, les deux plus gros squats de Québec sont situés tout près.
La réputation de la place D’Youville comme point de convergence, pour les jeunes, dépasse les frontières de la région au début des années 1990. Mais la présence des jeunes de la rue dérange cependant de plus en plus, surtout à partir de la rénovation du Capitole et du Palais Montcalm. C’est que la place est aussi un symbole historique, un joyau architectural qu’on présente aux étrangers.
Aux yeux de bien des gens, ces jeunes de la rue nuisent au commerce, portent atteinte à l’image de la ville et à ce haut lieu du tourisme. Bref, la cohabitation entre jeunes de la rue, commerçants, résidants et visiteurs se fait de plus en plus laborieuse. Les accrochages se multiplient et les fêtes de la Saint-Jean-Baptiste sont souvent l’occasion d'émeutes. Celle de 1996 marquera l’histoire des jeunes de la rue, même s’ils ne sont pas les seuls à y avoir pris part. Désormais, à Québec, c’est la tolérance zéro à leur égard. La Ville fait place nette. Fichage, harcèlement, répression : même pour ceux qui n’affichent pas une crête colorée, il ne fait pas bon avoir moins de 25 ans à Québec dans les années qui suivent.
La répression s’est ensuite estompée; au fil des années, elle est devenue plus subtile. Les élus sont prudents et n’auraient fait dernièrement aucune déclaration à l’emporte- pièce au sujet des jeunes de la rue. Il n’y a pas, non plus, de grandes poussées de nettoyage comme ailleurs. Pour ce qui est du syndrome « pas dans ma cour », Québec semble épargnée. Pour l’instant.
On pourrait avoir l’impression que le phénomène des jeunes de la rue occupe aujourd’hui peu de place dans la ville. Pourtant, Québec compte plus de 6 800 itinérants de moins de 30 ans. Même s’il n’est pas possible de préciser combien d’entre eux sont des jeunes de la rue ni combien sont partis squatter Montréal, Toronto ou Vancouver, on peut penser que les jeunes de la rue constituent une bonne partie de cette jeunesse errante. Certains disent même que le phénomène est en pleine expansion.
Place D’Youville aujourd’hui? On y voit des jeunes de la rue. Mais ils y sont moins nombreux. Et, surtout, ils s’y font plus discrets, moins visibles. Comme ailleurs à Québec, dans la Basse-Ville, la Haute-Ville, Limoilou ou Saint-Sauveur. De façon moins apparente mais tout aussi implacable, Québec serait-elle finalement atteinte de ce vaste syndrome qui sévit ailleurs?
Dans l’effort même de survivre, les jeunes de la rue doivent s’efforcer de disparaître. Mais jusqu’à quel point est-il possible de s’effacer tout en restant vivant? Tout en essayant de trouver un chemin pour exister, tout en essayant de trouver sa place?
