Visite royale aux champs de batailles de France, juillet 1917 - 1
Le film
Année
1917
Durée
09 min
Compagnie de production
Topical Film Company
Visite du roi Georges V et de la reine Marie en France, du 3 au 14 juillet 1917.
Le roi et la reine débarquent d’abord à Calais. Le roi examine des trophées de guerre à Bailleul en compagnie du général sir Herbert Plumer, puis regarde une démonstration de chars et discute avec des officiers français. La reine regarde une démonstration de lance-flammes à Helfaut. Georges V et le prince de Galles rencontrent le roi des Belges à La Panne puis font l’inspection d’avions à Bray-Dunes en compagnie du général sir Henry Rawlinson.
Un peu d'histoire
La Grande Guerre a-t-elle été la guerre d’indépendance du Canada?
Desmond Morton
Professeur d'histoire à l'Université McGill
Pendant 52 mois, la Grande Guerre, celle de 1914-1918, a causé la mort de plus de 20 millions de personnes, démoli 5 des 6 empires d’Europe et engendré assez de soif de vengeance pour provoquer, vingt ans plus tard à peine, une autre guerre mondiale qui tuera trois fois plus de monde. Soutenir que ce terrible événement a aussi déterminé l’avenir du Canada peut sembler aussi léger qu’impertinent.
Pourtant, la Grande Guerre aura convaincu la plupart des Canadiens d’affirmer leur propre autonomie. En 1914, il est facile d’ignorer le nationalisme pancanadien d’Henri Bourassa ou de John Skirving Ewart. Le premier ministre du Canada, sir Robert Borden, se considère comme le chef d’une fédération impériale britannique qui ceinture le monde et que contrôlent les sujets blancs de Sa Majesté. La guerre, en 1914, constitue un magnifique prétexte pour montrer que la loyauté du Canada ne connaît aucune limite.
En trois ans, un million de Canadiens se portent volontaires pour la guerre, soit au moins un homme en âge de porter les armes sur deux. Quand la guerre prendra fin, en 1919, le Canada sera déchiré et se sera ruiné pour soutenir son effort de guerre; 60 000 de ses hommes seront morts et des milliers d’autres souffriront pour le reste de leurs jours des mutilations physiques ou psychologiques de cette guerre. Au sein d’un Cabinet impérial de guerre, le premier ministre du Canada aura contribué à décider de la stratégie impériale, dont fait partie une invasion de la Russie révolutionnaire pour rétablir l’autorité tsariste et restaurer l’alliance de 1914.
Rétrospectivement, et même à l’époque, d’autres décisions ont beaucoup plus d’importance. À Versailles, en juin 1919, le Canada signe l’infortuné traité de paix en son nom propre, en retrait, il est vrai, de celui du Royaume-Uni, comme c’est le cas des autres dominions. En septembre 1916, le Canada affirme sa propre autorité sur ses soldats outre-mer et crée un nouveau ministère des Forces militaires d’outre-mer pour exercer ce pouvoir. La réforme est nécessaire pour réparer le dégât que les Canadiens ont eux-mêmes contribué à créer en confiant leur effort de guerre à un sir Sam Hughes à moitié fou, mais cette décision permet également d’asseoir la souveraineté extra-territoriale du Canada longtemps, avant le Statut de Westminster de 1931.
En 1918, sir Arthur Currie, premier Canadien de naissance à la tête du Corps canadien en France, insiste pour que ses quatre divisions demeurent ensemble et il manifeste ainsi plus d’autorité qu’aucun commandant britannique n’oserait en affirmer. « …nous devons les traiter ainsi qu’ils l’entendent, confesse le comte de Derby au réticent maréchal Haig, et non comme nous le souhaiterions».1 Un mois plus tôt, à son arrivée à Londres, Borden a martelé le même message, furieux devant le gaspillage inutile de 13 000 soldats canadiens lors de l’offensive sans espoir de Passchendaele. Après avoir entendu le premier ministre canadien, son homologue britannique, David Lloyd George, convoque ses généraux et les oblige à écouter : « Laissons le passé enterrer ses morts , tonne Borden, habituellement réservé, mais pour l’amour de Dieu, venons-en à l’essentiel. Si Passchendaele se répète, prévient-il, pas un seul Canadien ne s’embarquera pour l’Europe ».2
En 1914, ce genre de question ou de réserve n’ont pas encore été exprimées. Le colonel Sam Hughes s’est débarrassé des plans de mobilisation officiels et a ordonné aux colonels de milice d’emmener leurs hommes à Valcartier, une plaine sablonneuse à l’extérieur de Québec. En un mois, 33 000 volontaires couvrent la plaine de leurs tentes. En septembre, en vertu d’une loi britannique, l’Army Act , ils sont officiellement reconnus comme des « impériaux », c’est-à-dire des soldats recrutés dans une colonie britannique et soumis à la loi militaire de la Grande-Bretagne. Comment pourraient-ils autrement servir outre-mer? La majorité d’entre eux, soit 70 %, sont britanniques de naissance.
En avril 1915, les Canadiens inexpérimentés subissent leur première épreuve dans des tranchées mal construites devant la ville belge d’Ypres. C’est le désastre. En quelques jours, les Canadiens perdent plus de la moitié de leurs combattants, morts, blessés ou prisonniers, et retraitent dans leurs tranchées de réserve, laissant derrière eux leurs fusils inutiles de fabrication canadienne. Un brigadier demeure terré dans son abri, en compagnie du fils de Sam Hughes. Un autre s’égare au retour, cherchant de l’aide. Un colonel canadien se retrouve à Boulogne, complètement ivre, alors que ses hommes, faits prisonniers, sont en route vers les mines de sel allemandes.
Peut-on parler d’humiliation nationale? Non. Les Allemands ont triché en utilisant des gaz toxiques. Les données officielles ne signalent que trois Canadiens morts à cause des gaz, mais ce n’est là qu’un détail. Le camarade canadien de Hughes, Max Aitken, propriétaire du Daily Express de Londres, s’est rendu en France à titre de « témoin oculaire canadien ». En guise de remerciements, il publie un opuscule, Canada in Flanders, qui donne un portrait vivace, quoique fictif, des Canadiens, les dépeignant comme des fermiers, des cow-boys et des pionniers mal dégrossis, mais bon tireurs et capables de surmonter les pires obstacles. Conscient de la sensibilité canadienne, le commandant anglais, sir John French, déclare avec sagesse que les Canadiens « ont sauvé la situation ». Saint-Julien, Kitchener’s Wood, la crête de Gravenstafel et Ypres entrent dans le vocabulaire des Canadiens restés au pays comme autant de triomphes du courage et du sacrifice d’une nouvelle nation, tout comme Paardeberg, dans la guerre des Boers, est devenue une victoire canadienne. Le Canada est peut-être britannique, mais les soldats canadiens sont devenus l’équipe à acclamer.
Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest. 3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest.
Les nations se construisent en faisant de grandes choses ensemble, affirme l’historien français Ernest Renan. La prise de la crête de Vimy est une grande chose que 100 000 Canadiens ont faite ensemble. Le 22e bataillon canadien-français du colonel Thomas Tremblay y est présent avec 47 autres. Évidemment, les « vendus » n’incluent pas dans leurs rangs les Canadiens français qui lisent Le Devoir, ni ceux qui acclament Henri Bourassa et dénoncent la guerre.4 Ils n’incluent pas non plus les « alliés ennemis » que le Canada emprisonne par milliers, ni les nombreux Canadiens d’origine allemande, citoyens de Berlin (Ontario), obligés de remplacer le nom de leur ville par celui de Kitchener, en l’honneur du secrétaire à la guerre de la Grande-Bretagne.5
En réponse aux nouvelles de Vimy, sir Robert Borden reconnaît que les pertes devront être comblées. Toutefois, comme les volontaires ont cessé de se présenter, il n’est plus possible de respecter le serment selon lequel seuls ceux qui le voudront combattront dans cette guerre. Un système de conscription complexe, presque irréalisable, prend le relais. Si le Canada est un pays avec deux nations, l’une retirera lentement un sentiment de triomphe de l’expérience de Vimy; l’autre n’y verra que promesses brisées, trahison et défaite.
Même la victoire de Vimy ne parvient pas à convaincre les Canadiens de se voir comme une seule nation. Leur premier ministre, un politicien fade, ayant peu d’empathie pour le Canada français ou pour l’Ouest, n’y parvient pas davantage. Sir Robert Borden est un homme extrêmement consciencieux, profondément ému par les souffrances dont il est témoin lorsqu’il consacre chacun de ses moments libres outre-mer à visiter des hôpitaux militaires. Ses convictions impériales se fissurent devant le défaitisme indolent qu’il rencontre à Whitehall en 1915, lorsqu’il découvre que la plupart des ministres britanniques sont absents, puisque c’est la saison de la chasse au faisan. Le seul des ministres qu’il s’est préparé à mépriser pour ses positions pacifistes et radicales, David Lloyd George, est totalement absorbé par ses fonctions de ministre des Munitions. Lorsque Lloyd George devient premier ministre, après un coup monté en partie par Max Aitken, il convoque les premiers ministres des dominions à Londres. « Nous avons besoin de leurs hommes, explique-t-il, nous devons les consulter ».
Cet hiver-là, Borden apprend certains faits de la dure réalité. Les Américains sont entrés en guerre, mais ils n’ont pas encore créé d’armée. La Russie s’effondre, et peut-être aussi la France, avec son armée divisée par les mutineries. En mer, les U-Boote ont presque acculé la Grande-Bretagne à la famine. Le Canada est-il en mesure de réduire son Corps expéditionnaire? Borden ne peut donner qu’une seule réponse, même s’il est incapable de partager ses sombres réflexions.
La crise de la conscription se termine par la victoire des unionistes de Borden, en décembre 1917. La Confédération est davantage un partenariat qu’une démocratie; aucun partenariat ne survit longtemps si le partenaire le plus gros contraint le plus petit. Cette leçon, un personnage politique mineur du nom de William Lyon Mackenzie King l’assimilera en 1917. Défait en 1911 en tant que ministre de Laurier et député, King brûle de reprendre sa carrière. Après avoir entretenu la circonscription rebelle de son grand-père, North York, King se porte même volontaire pour se présenter avec les Unionistes de Borden, en 1917. Ce dernier le rejette. King se présente alors à titre de libéral « anti-conscriptionniste » avec Laurier, et est battu à plate couture. En 1919, après la mort de Laurier et lorsque les libéraux auront besoin d’un nouveau chef, le témoignage de lady Laurier à l’égard de la loyauté de King fera changer la convention libérale de cap et lancera la carrière la plus réussie en politique canadienne.
Peut-être que la Grande Guerre a guéri sir Robert Borden de son rêve d’une fédération impériale. Qui peut dire ce que qu’elle a fait à son parti? Devenu chef libéral, William Lyon Mackenzie King n’a pas besoin d’une autre démonstration. Comme le quotidien montréalais La Presse l’a un jour expliqué à ses lecteurs, les Canadiens français n’ont qu’une seule loyauté, le Canada. Les Canadiens anglais semblent avoir besoin de deux loyautés. Comme le découvrira Charles Stacey, Mackenzie King est secrètement anglophile, et bien plus qu’il ne pourra jamais l’admettre, mais ses émotions demeurent secrètes. Jamais plus, si King peut l’éviter, le Canada ne sera entraîné dans une guerre européenne, pour ensuite être déchiré par sa propre population divisée. Sous Borden, le Canada a évolué de la colonie qu’il était vers un tout britannique, jeune mais souverain. La Grande Guerre a donné à King et aux libéraux assez d’arguments et d’appuis pour mener le Canada jusqu’à une indépendance totale et indiscutable. Les vieilles loyautés se révéleront trop fortes pour garder le Canada hors de la guerre en 1939, mais, comme King l’a promis, « le Parlement décidera ». Jusqu’à l’été triomphant d’Adolf Hitler, en 1940, le Canada en fait le moins possible. Comme Mackenzie King le rappelle à une délégation britannique venue négocier le Air Training Plan et outrée par ses paroles : « ce n’est pas notre guerre ».6
Notes
1Derby à Haig, 2 novembre 1917, dans Robert Blake, dir., The Private Papers of Sir Douglas Haig, Londres, 1952, p. 266. Voir Borden Papers, sir Edward Kemp à Borden, 24 février 1918; Preston, Canada and "Imperial Defense", p. 487-489.
2Cité dans Brown, Borden, vol. II, p. 137-138; Stacey, Age of Conflict, vol. I, p. 219-221.
3Sur Byng, voir Jeffrey Williams, Byng of Vimy: General and Governor-General, Londres, 1983, p. 127-129 and passim. Sur les changements de tactique, voir William Rawling. Sur les tactiques, voir D. Morton, When Your Number’s Up; W. Rawling, Surviving Trench Warfare: Technology and the Canadian Corps, Toronto, University of Toronto Press, 1992. Sur les raids sur les tranchées, voir Dennis Winter, Death's Men: Soldiers of the Great War, Londres, 1979, p. 92; John Ellis, Eye-Deep in Hell: The Western Front, 1914-1918, Londres, 1976, p. 76; Maurice Pope, Soldiers and Politicians, Toronto, 1964, p. 34.
4Sur le Canada français et la guerre, voir Elizabeth Armstrong, The Crisis of Quebec, 1914-1918, [New York, 1967] Toronto, 1974; Réal Bélanger, « Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre (1919 1918) », dans W. A. B. Douglas et Desmond Morton, Canada as a Military Power, Ottawa, 1982; Jean-Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), 1914-1919, Une étude socio-militaire, Québec, 1986; Desmond Morton, « French Canada and War: The Military Background to the Conscription Crisis of 1917 », dans J.L. Granatstein et R. D. Cuff, War and Society in North America, Toronto, 1971; Mason Wade, The French Canadians, 1760-1960, Toronto, 1968, vol. II, p. xxx.
5 Sur l’internement, voir Desmond Morton, « Sir William Otter and Internment Operations during the First World War », Canadian Historical Review, LV, 1, 1974; David Smith, « Emergency Government in Canada », ibid., L, 4, 1969; Lubomyr Luciuk, A time for Atonement, Ottawa, 1988; Wilson, Ontario and the Great War, p. xxx.
6Voir Pickersgill, J. W., The Mackenzie King Record, vol. I 1939-1944, Toronto, University of Toronto Press, 1960, p. 43-44.
Professeur d'histoire à l'Université McGill
Pendant 52 mois, la Grande Guerre, celle de 1914-1918, a causé la mort de plus de 20 millions de personnes, démoli 5 des 6 empires d’Europe et engendré assez de soif de vengeance pour provoquer, vingt ans plus tard à peine, une autre guerre mondiale qui tuera trois fois plus de monde. Soutenir que ce terrible événement a aussi déterminé l’avenir du Canada peut sembler aussi léger qu’impertinent.
Pourtant, la Grande Guerre aura convaincu la plupart des Canadiens d’affirmer leur propre autonomie. En 1914, il est facile d’ignorer le nationalisme pancanadien d’Henri Bourassa ou de John Skirving Ewart. Le premier ministre du Canada, sir Robert Borden, se considère comme le chef d’une fédération impériale britannique qui ceinture le monde et que contrôlent les sujets blancs de Sa Majesté. La guerre, en 1914, constitue un magnifique prétexte pour montrer que la loyauté du Canada ne connaît aucune limite.
En trois ans, un million de Canadiens se portent volontaires pour la guerre, soit au moins un homme en âge de porter les armes sur deux. Quand la guerre prendra fin, en 1919, le Canada sera déchiré et se sera ruiné pour soutenir son effort de guerre; 60 000 de ses hommes seront morts et des milliers d’autres souffriront pour le reste de leurs jours des mutilations physiques ou psychologiques de cette guerre. Au sein d’un Cabinet impérial de guerre, le premier ministre du Canada aura contribué à décider de la stratégie impériale, dont fait partie une invasion de la Russie révolutionnaire pour rétablir l’autorité tsariste et restaurer l’alliance de 1914.
Rétrospectivement, et même à l’époque, d’autres décisions ont beaucoup plus d’importance. À Versailles, en juin 1919, le Canada signe l’infortuné traité de paix en son nom propre, en retrait, il est vrai, de celui du Royaume-Uni, comme c’est le cas des autres dominions. En septembre 1916, le Canada affirme sa propre autorité sur ses soldats outre-mer et crée un nouveau ministère des Forces militaires d’outre-mer pour exercer ce pouvoir. La réforme est nécessaire pour réparer le dégât que les Canadiens ont eux-mêmes contribué à créer en confiant leur effort de guerre à un sir Sam Hughes à moitié fou, mais cette décision permet également d’asseoir la souveraineté extra-territoriale du Canada longtemps, avant le Statut de Westminster de 1931.
En 1918, sir Arthur Currie, premier Canadien de naissance à la tête du Corps canadien en France, insiste pour que ses quatre divisions demeurent ensemble et il manifeste ainsi plus d’autorité qu’aucun commandant britannique n’oserait en affirmer. « …nous devons les traiter ainsi qu’ils l’entendent, confesse le comte de Derby au réticent maréchal Haig, et non comme nous le souhaiterions».1 Un mois plus tôt, à son arrivée à Londres, Borden a martelé le même message, furieux devant le gaspillage inutile de 13 000 soldats canadiens lors de l’offensive sans espoir de Passchendaele. Après avoir entendu le premier ministre canadien, son homologue britannique, David Lloyd George, convoque ses généraux et les oblige à écouter : « Laissons le passé enterrer ses morts , tonne Borden, habituellement réservé, mais pour l’amour de Dieu, venons-en à l’essentiel. Si Passchendaele se répète, prévient-il, pas un seul Canadien ne s’embarquera pour l’Europe ».2
En 1914, ce genre de question ou de réserve n’ont pas encore été exprimées. Le colonel Sam Hughes s’est débarrassé des plans de mobilisation officiels et a ordonné aux colonels de milice d’emmener leurs hommes à Valcartier, une plaine sablonneuse à l’extérieur de Québec. En un mois, 33 000 volontaires couvrent la plaine de leurs tentes. En septembre, en vertu d’une loi britannique, l’Army Act , ils sont officiellement reconnus comme des « impériaux », c’est-à-dire des soldats recrutés dans une colonie britannique et soumis à la loi militaire de la Grande-Bretagne. Comment pourraient-ils autrement servir outre-mer? La majorité d’entre eux, soit 70 %, sont britanniques de naissance.
En avril 1915, les Canadiens inexpérimentés subissent leur première épreuve dans des tranchées mal construites devant la ville belge d’Ypres. C’est le désastre. En quelques jours, les Canadiens perdent plus de la moitié de leurs combattants, morts, blessés ou prisonniers, et retraitent dans leurs tranchées de réserve, laissant derrière eux leurs fusils inutiles de fabrication canadienne. Un brigadier demeure terré dans son abri, en compagnie du fils de Sam Hughes. Un autre s’égare au retour, cherchant de l’aide. Un colonel canadien se retrouve à Boulogne, complètement ivre, alors que ses hommes, faits prisonniers, sont en route vers les mines de sel allemandes.
Peut-on parler d’humiliation nationale? Non. Les Allemands ont triché en utilisant des gaz toxiques. Les données officielles ne signalent que trois Canadiens morts à cause des gaz, mais ce n’est là qu’un détail. Le camarade canadien de Hughes, Max Aitken, propriétaire du Daily Express de Londres, s’est rendu en France à titre de « témoin oculaire canadien ». En guise de remerciements, il publie un opuscule, Canada in Flanders, qui donne un portrait vivace, quoique fictif, des Canadiens, les dépeignant comme des fermiers, des cow-boys et des pionniers mal dégrossis, mais bon tireurs et capables de surmonter les pires obstacles. Conscient de la sensibilité canadienne, le commandant anglais, sir John French, déclare avec sagesse que les Canadiens « ont sauvé la situation ». Saint-Julien, Kitchener’s Wood, la crête de Gravenstafel et Ypres entrent dans le vocabulaire des Canadiens restés au pays comme autant de triomphes du courage et du sacrifice d’une nouvelle nation, tout comme Paardeberg, dans la guerre des Boers, est devenue une victoire canadienne. Le Canada est peut-être britannique, mais les soldats canadiens sont devenus l’équipe à acclamer.
Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest. 3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest.
Les nations se construisent en faisant de grandes choses ensemble, affirme l’historien français Ernest Renan. La prise de la crête de Vimy est une grande chose que 100 000 Canadiens ont faite ensemble. Le 22e bataillon canadien-français du colonel Thomas Tremblay y est présent avec 47 autres. Évidemment, les « vendus » n’incluent pas dans leurs rangs les Canadiens français qui lisent Le Devoir, ni ceux qui acclament Henri Bourassa et dénoncent la guerre.4 Ils n’incluent pas non plus les « alliés ennemis » que le Canada emprisonne par milliers, ni les nombreux Canadiens d’origine allemande, citoyens de Berlin (Ontario), obligés de remplacer le nom de leur ville par celui de Kitchener, en l’honneur du secrétaire à la guerre de la Grande-Bretagne.5
En réponse aux nouvelles de Vimy, sir Robert Borden reconnaît que les pertes devront être comblées. Toutefois, comme les volontaires ont cessé de se présenter, il n’est plus possible de respecter le serment selon lequel seuls ceux qui le voudront combattront dans cette guerre. Un système de conscription complexe, presque irréalisable, prend le relais. Si le Canada est un pays avec deux nations, l’une retirera lentement un sentiment de triomphe de l’expérience de Vimy; l’autre n’y verra que promesses brisées, trahison et défaite.
Même la victoire de Vimy ne parvient pas à convaincre les Canadiens de se voir comme une seule nation. Leur premier ministre, un politicien fade, ayant peu d’empathie pour le Canada français ou pour l’Ouest, n’y parvient pas davantage. Sir Robert Borden est un homme extrêmement consciencieux, profondément ému par les souffrances dont il est témoin lorsqu’il consacre chacun de ses moments libres outre-mer à visiter des hôpitaux militaires. Ses convictions impériales se fissurent devant le défaitisme indolent qu’il rencontre à Whitehall en 1915, lorsqu’il découvre que la plupart des ministres britanniques sont absents, puisque c’est la saison de la chasse au faisan. Le seul des ministres qu’il s’est préparé à mépriser pour ses positions pacifistes et radicales, David Lloyd George, est totalement absorbé par ses fonctions de ministre des Munitions. Lorsque Lloyd George devient premier ministre, après un coup monté en partie par Max Aitken, il convoque les premiers ministres des dominions à Londres. « Nous avons besoin de leurs hommes, explique-t-il, nous devons les consulter ».
Cet hiver-là, Borden apprend certains faits de la dure réalité. Les Américains sont entrés en guerre, mais ils n’ont pas encore créé d’armée. La Russie s’effondre, et peut-être aussi la France, avec son armée divisée par les mutineries. En mer, les U-Boote ont presque acculé la Grande-Bretagne à la famine. Le Canada est-il en mesure de réduire son Corps expéditionnaire? Borden ne peut donner qu’une seule réponse, même s’il est incapable de partager ses sombres réflexions.
La crise de la conscription se termine par la victoire des unionistes de Borden, en décembre 1917. La Confédération est davantage un partenariat qu’une démocratie; aucun partenariat ne survit longtemps si le partenaire le plus gros contraint le plus petit. Cette leçon, un personnage politique mineur du nom de William Lyon Mackenzie King l’assimilera en 1917. Défait en 1911 en tant que ministre de Laurier et député, King brûle de reprendre sa carrière. Après avoir entretenu la circonscription rebelle de son grand-père, North York, King se porte même volontaire pour se présenter avec les Unionistes de Borden, en 1917. Ce dernier le rejette. King se présente alors à titre de libéral « anti-conscriptionniste » avec Laurier, et est battu à plate couture. En 1919, après la mort de Laurier et lorsque les libéraux auront besoin d’un nouveau chef, le témoignage de lady Laurier à l’égard de la loyauté de King fera changer la convention libérale de cap et lancera la carrière la plus réussie en politique canadienne.
Peut-être que la Grande Guerre a guéri sir Robert Borden de son rêve d’une fédération impériale. Qui peut dire ce que qu’elle a fait à son parti? Devenu chef libéral, William Lyon Mackenzie King n’a pas besoin d’une autre démonstration. Comme le quotidien montréalais La Presse l’a un jour expliqué à ses lecteurs, les Canadiens français n’ont qu’une seule loyauté, le Canada. Les Canadiens anglais semblent avoir besoin de deux loyautés. Comme le découvrira Charles Stacey, Mackenzie King est secrètement anglophile, et bien plus qu’il ne pourra jamais l’admettre, mais ses émotions demeurent secrètes. Jamais plus, si King peut l’éviter, le Canada ne sera entraîné dans une guerre européenne, pour ensuite être déchiré par sa propre population divisée. Sous Borden, le Canada a évolué de la colonie qu’il était vers un tout britannique, jeune mais souverain. La Grande Guerre a donné à King et aux libéraux assez d’arguments et d’appuis pour mener le Canada jusqu’à une indépendance totale et indiscutable. Les vieilles loyautés se révéleront trop fortes pour garder le Canada hors de la guerre en 1939, mais, comme King l’a promis, « le Parlement décidera ». Jusqu’à l’été triomphant d’Adolf Hitler, en 1940, le Canada en fait le moins possible. Comme Mackenzie King le rappelle à une délégation britannique venue négocier le Air Training Plan et outrée par ses paroles : « ce n’est pas notre guerre ».6
Notes
1Derby à Haig, 2 novembre 1917, dans Robert Blake, dir., The Private Papers of Sir Douglas Haig, Londres, 1952, p. 266. Voir Borden Papers, sir Edward Kemp à Borden, 24 février 1918; Preston, Canada and "Imperial Defense", p. 487-489.
2Cité dans Brown, Borden, vol. II, p. 137-138; Stacey, Age of Conflict, vol. I, p. 219-221.
3Sur Byng, voir Jeffrey Williams, Byng of Vimy: General and Governor-General, Londres, 1983, p. 127-129 and passim. Sur les changements de tactique, voir William Rawling. Sur les tactiques, voir D. Morton, When Your Number’s Up; W. Rawling, Surviving Trench Warfare: Technology and the Canadian Corps, Toronto, University of Toronto Press, 1992. Sur les raids sur les tranchées, voir Dennis Winter, Death's Men: Soldiers of the Great War, Londres, 1979, p. 92; John Ellis, Eye-Deep in Hell: The Western Front, 1914-1918, Londres, 1976, p. 76; Maurice Pope, Soldiers and Politicians, Toronto, 1964, p. 34.
4Sur le Canada français et la guerre, voir Elizabeth Armstrong, The Crisis of Quebec, 1914-1918, [New York, 1967] Toronto, 1974; Réal Bélanger, « Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre (1919 1918) », dans W. A. B. Douglas et Desmond Morton, Canada as a Military Power, Ottawa, 1982; Jean-Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), 1914-1919, Une étude socio-militaire, Québec, 1986; Desmond Morton, « French Canada and War: The Military Background to the Conscription Crisis of 1917 », dans J.L. Granatstein et R. D. Cuff, War and Society in North America, Toronto, 1971; Mason Wade, The French Canadians, 1760-1960, Toronto, 1968, vol. II, p. xxx.
5 Sur l’internement, voir Desmond Morton, « Sir William Otter and Internment Operations during the First World War », Canadian Historical Review, LV, 1, 1974; David Smith, « Emergency Government in Canada », ibid., L, 4, 1969; Lubomyr Luciuk, A time for Atonement, Ottawa, 1988; Wilson, Ontario and the Great War, p. xxx.
6Voir Pickersgill, J. W., The Mackenzie King Record, vol. I 1939-1944, Toronto, University of Toronto Press, 1960, p. 43-44.
La guerre chimique
Tim Cook
Historien, Musée canadien de la guerre
Cherchant désespérément une solution à l’impasse des tranchées sur le front Ouest, les Allemands optèrent pour le gaz toxique bien que ce dernier ait été banni en vertu des conventions signées à La Haye en 1899 et 1907. Le gaz lacrymogène s’était révélé inefficace à plusieurs reprises en 1914 et au début de 1915. Mais lorsque du gaz chlore fut lâché le 22 avril 1915, ses premières victimes, des soldats français et algériens, s’enfuirent chancelantes et prises de panique. Le 24 avril, une deuxième attaque au gaz contre une division canadienne, cette fois, eut moins de succès. Pris de nausées et suffoquant, les Canadiens continuèrent néanmoins de tirer dans le nuage et stoppèrent les troupes allemandes qui avançaient derrière lui. Mais la stupéfaction produite par les deux premières attaques au gaz chlore força les scientifiques de l’Entente à préparer frénétiquement leur riposte chimique. Pendant qu’ils s’y employaient, leurs propagandistes dénoncèrent avec véhémence la barbarie des Boches, qui étaient descendus encore plus bas en utilisant des produits chimiques pour empoisonner les hommes.
Avec ces attaques au gaz, les Allemands eurent certes du succès sur le front Ouest en 1915 et à l’est, contre les troupes russes mal équipées, tout au long de la guerre, mais les nuages de gaz ne furent jamais une arme fiable. Le chlore était transporté dans des bouteilles de métal, qu’on ouvrait pour que le gaz s’échappe à travers le no man’s land à la faveur d’une forte brise. Trop souvent, cependant, l’opération devait être retardée à cause de conditions météorologiques défavorables, si bien que les soldats et leurs chefs perdirent confiance en la guerre chimique.
La première attaque au gaz britannique eut lieu à Loos, le 25 septembre 1915, et elle parvint à contrer les défenses allemandes, mais ce qu’on a surtout retenu de cette attaque, c’est qu’elle s’est retournée contre les troupes britanniques lorsque le vent a tourné, faisant 2 000 victimes. Le gaz toxique avait été présenté comme une solution à l’impasse des tranchées, mais à cause du caractère instable de son mode de transport et de l’introduction rapide des masques à gaz, il n’allait assurément pas être une arme décisive pour gagner la guerre.
Les scientifiques n’en continuèrent pas moins à expérimenter d’autres gaz plus toxiques encore. Comme leur industrie de produits chimiques et de colorants était à la fine pointe du progrès dès avant la guerre, les Allemands, sous la direction du futur Prix Nobel Fritz Haber, dominèrent en ce domaine tout au long de la guerre. En décembre 1915, ils introduirent le phosgène, un gaz huit fois plus toxique que le chlore. Bien que les Britanniques aient été prévenus et qu’ils aient équipé leurs soldats de masques appropriés (un sac traité chimiquement qu’on enfilait par-dessus la tête et qu’on glissait sous le justaucorps), ce gaz était une arme létale de plus sur le champ de bataille. Invisible et presque inodore, le phosgène (et plus tard le diphosgène) entrave le transfert de l’eau dans les poumons. Les victimes pouvaient être gazées sans s’en rendre compte; en l’espace de quelques heures, un homme apparemment en bonne santé se mettait à suffoquer et à vomir du liquide. C’était une mort pénible et cruelle.
Durant la bataille de Verdun en 1916, les Français introduisirent les obus d’artillerie chimiques remplis de gaz létal, et les Allemands en perfectionnèrent l’usage. Les plans de bombardement pouvaient désormais inclure une combinaison d’explosifs, de shrapnels et de gaz. L’utilisation de gaz toxiques visait plusieurs objectifs tactiques : harceler les soldats, étrangler l’approvisionnement logistique et recouvrir les artilleurs ennemis d’une nappe de gaz, les obligeant ainsi à porter des masques à gaz qui les affaiblissaient et ralentissaient la cadence de leurs tirs.
Pour contrer ces innovations chimiques, on améliorait sans cesse les masques protecteurs et, au milieu de l’année 1916, la plupart des armées avaient conçu un masque à gaz efficace pour leurs troupes. Cependant, équiper des soldats terrifiés d’un masque ne mettait fin ni aux blessures ni aux pertes de vie et ne supprimait pas la peur. Les soldats devaient apprendre à mettre leur masque rapidement, à identifier les gaz, à mettre en place un système d’alerte efficace et à se battre tout en portant un masque.
Comme les soldats étaient de mieux en mieux protégés contre les attaques chimiques grâce aux masques et à des règles disciplinaires plus adéquates, les Allemands modifièrent la nature de la guerre chimique en introduisant le gaz moutarde en juillet 1917. Ce gaz brûlait les poumons comme les autres agents chimiques, mais il brûlait aussi la peau. Une exposition, même à de faibles doses, suffisait à causer des cloques suppurantes et une cécité temporaire. Cette arme terrifiante venait contredire ce qu’on avait dit aux soldats jusque-là : qu’avec un masque à gaz ils étaient protégés.
Contrairement au chlore et au phosgène, qui se dissipaient en quelques minutes ou quelques heures selon les conditions météorologiques, le gaz moutarde demeurait actif, entrant en dormance dans la boue et l’eau du champ de bataille. Des jours ou des semaines plus tard, un soldat passant par là, surtout quand le soleil venait de réchauffer le sol et de libérer la vapeur toujours puissante, pouvait perdre momentanément la vue, subir des brûlures ou contracter une toux sèche suivie d’une infection bronchique. Cette plaie chimique était particulièrement insidieuse pour les soldats, qui se blottissaient les uns contre les autres pour se réchauffer dans leurs abris profonds.
En 1918, toutes les armées utilisaient le gaz, et de plus en plus fréquemment. L’offensive allemande du mois de mars fut lancée derrière un étourdissant barrage d’explosifs et de produits chimiques. Recourant à sa fine tactique d’infiltration qui consistait à encercler les zones de résistance, l’infanterie allemande s’avança loin dans le territoire de l’Entente. Cette percée s’accompagna de bombardements au gaz, avec de fortes concentrations de gaz moutarde, pour protéger les flancs vulnérables. Lorsque les armées de l’Entente ripostèrent en lançant leur propre offensive durant la deuxième moitié de 1918, elles utilisèrent massivement des gaz toxiques pour saper le moral des frontsoldaten, semer la confusion dans les zones arrière de l’ennemi et déstabiliser les artilleurs grâce à un tir de contre-batterie chimique. Les Allemands, à leur tour, effectuèrent des bombardements au gaz pour ralentir l’avance des forces de l’Entente et réduire la puissance de combat des attaquants. Si la guerre s’était prolongée jusqu’en 1919, comme beaucoup le prévoyaient, le gaz toxique aurait été employé encore plus fréquemment, et le front Ouest serait devenu un terrain encore plus dévasté.
Les soldats devaient subir un entraînement pour survivre dans l’environnement chimique de la Grande Guerre. Les fantassins russes, qui ne reçurent au mieux qu’un entraînement irrégulier faute de moyens, furent gazés par dizaines de milliers; quant aux Américains, fougueux et inexpérimentés, un bon quart de leurs pertes fut attribuable aux gaz toxiques. Bien qu’il soit difficile d’évaluer les pertes causées par les gaz, car elles sont souvent assimilées à d’autres blessures, on estime que les armées allemande, française et britannique ont eu chacune quelque 200 000 morts ou blessés par le gaz, tandis que les forces canadiennes ont enregistré 11 572 cas. Le pourcentage de décès fut toutefois très bas : environ 3 pour cent, par comparaison avec 25 pour cent pour les armes conventionnelles.
Mis à part les pertes, peu nombreuses mais régulières, causées par le gaz, le port d’un masque – même dans des conditions idéales – causait toujours un affaiblissement. Les masques n’apportaient pas assez d’oxygène aux poumons, de sorte que la moindre activité épuisait les hommes. Le gaz toxique devint une arme essentielle contre les soldats dans cette guerre d’usure. De plus, il était terrifiant : les hommes pouvaient comprendre les effets des balles et des obus, si terribles qu’ils soient, mais un agent chimique qui empoisonnait l’air même qu’ils respiraient, qui rendait aveugle ou qui brûlait les organes génitaux et qui abîmait les poumons, cela leur semblait indigne d’une guerre civilisée.
La plupart des soldats ont survécu aux inhalations de gaz toxique et aux blessures causées par celui-ci. Mais le soldat de la Grande Guerre, portant son masque à gaz alors qu’il se lance à l’attaque ou qu’il se blottit dans sa tranchée sous un déluge de gaz toxique, a bien compris ce qu’est la terreur d’une guerre chimique.
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La première guerre dans les airs
Hugh A. Halliday
Historien et auteur
Au cours de la guerre russo-japonaise (1904-1905), notent les experts, la poudre sans fumée, les armes à canon rayé, les mitrailleuses et les barbelés font des champs de bataille de grands terrains dévastés où l’armée s’abrite des obus ennemis. La cavalerie – unité de reconnaissance traditionnelle – ne parvient plus à manœuvrer. Dix ans plus tard, l’avion rend l’impasse encore plus évidente. En août 1914, la reconnaissance aérienne donne aux Alliés les moyens de contre-attaquer l’Allemagne en train d’envahir la France. Par la suite, à quelques exceptions près, les observations aériennes permettent de prédire l’offensive ennemie, ce qui assure du coup sa mise en échec (ou sa réussite à prix fort).
La puissance d’observation aérienne ne s’arrête pas là. Les forces terrestres sont tapies dans un réseau de tranchées complexe et l’artillerie apparaît comme l’arme la plus meurtrière de la guerre. Sur le front occidental, les gros canons sont les principales machines à tuer dans ce qui est devenu une guerre industrialisée – 65 p. 100 de tous les décès et blessures sont attribuables à l’artillerie qui lance de lourdes charges d’obus et de shrapnels.
Quelques jours avant de mourir sous les feux de l’artillerie, un soldat américain écrira : « C’est une guerre des tranchées – un pygmée s’abrite tant bien que mal dans des trous, des cavernes minuscules, priant pour échapper aux tirs d’un géant aveugle qui frappe le sol à grands coups de marteaux donnés au hasard [traduction libre] » Mais le hasard n’a rien à y voir. Les cibles sont circonscrites par des hommes à bord d’avions ou de ballons, les tirs dirigés depuis ces appareils. L’observateur aérien est le plus important aviateur de la guerre; il est aujourd’hui remplacé, notamment par le satellite-espion.
Le courage de ces hommes défie l’imagination. Les observateurs en ballon montaient sous l’effet de ballonnets remplis d’hydrogène inflammable et étaient toujours vulnérables aux chasseurs résolus à les abattre. Les hommes en ballons disposaient au moins de parachutes, dans l’éventualité où ils auraient le temps de s’échapper. Pendant la plus grande partie de la guerre, pilotes et équipages d’aéroplane n’ont pas de parachutes; l’incendie en plein vol est ce qu’ils craignent le plus, et de nombreux hommes portent une arme pour la retourner contre eux plutôt que d’agoniser dans d’horribles souffrances. En juin 1918, les équipages allemands reçurent des parachutes, mais un sur quatre en moyenne ne s’ouvrait pas.
Compte tenu de l’importance de la reconnaissance aérienne et de la direction des tirs d’artillerie, on s’étonne de toute l’attention accordée aux pilotes de chasseur – les chevaliers de l’air. Les pilotes de chasse et leurs tactiques ont évolué depuis 1915, mais le travail des équipes d’observateurs a toujours primé sur le leur. Le pilote avait pour devoir d’abattre l’avion d’observation ennemi et de protéger le sien. Toutefois, dans un effort de propagande destiné à jeter un voile sur la terrible boucherie qui se déroulait sur le plancher des vaches, on a mis l’accent sur les pilotes de chasse, faisant valoir que ces « as » s’engageaient dans des combats singuliers. Peu importait que le pilote ait (préférablement) pour objectif de surprendre l’ennemi et de lui tirer dans le dos. Peut-être y avait-il une certaine forme de chevalerie dans tout ça – l’enterrement convenable d’un ennemi tombé au combat, un toast porté en compagnie d’un adversaire capturé – mais, dans le feu de l’action, il ne subsistait plus qu’une seule règle : tuer ou être tué. Somme toute, ça faisait partie des risques du métier. On mesure le succès de la propagande au fait que, 90 ans plus tard, le public en sait plus sur les pilotes de la Première Guerre mondiale que sur les hommes qu’ils étaient chargés de protéger.
Les aéroplanes avaient de multiples missions – patrouilles anti-sous-marines, mitraillage des tranchées, communications et bombardements. En vérité, pendant la Première Guerre mondiale, les pilotes effectuaient presque toutes les tâches qu’ils effectueront au cours de la Seconde Guerre mondiale. À une exception près : le transport des soldats. Malgré tout, les avions servaient à parachuter des espions derrière les lignes ennemies et à larguer des approvisionnements aux hommes de troupe isolés. Néanmoins, dans la plupart de ses rôles, l’aéroplane de la guerre 1914-1918 ne laissait guère deviner ce qu’il était appelé à devenir. Un seul sous-marin a été coulé par un avion au cours de la Première Guerre mondiale; au moins 400 l’ont été au cours de la Seconde Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, les bombardements aériens n’ont infligé que de modestes dégâts (même s’ils ont porté un énorme coup psychologique au départ); au cours de la Seconde Guerre mondiale, les campagnes de bombardement ont provoqué des dégâts monstres et, par la suite, une vive indignation.
L’avion a influencé la conduite de la guerre, et la guerre a influencé le perfectionnement technologique de l’avion. Par exemple, les moteurs d’avion sont passés d’une puissance moyenne de 80 hp (1914) à 350 hp (1918) et leur vitesse, de 110 km/h à 200 km/h. Mais même si la guerre n’avait pas eu lieu, on peut imaginer que les impératifs du commerce auraient amené des résultats comparables. Le premier avion de ligne quadrimoteur avait déjà pris son vol en Russie en 1913. L’aviation civile n’aurait-elle pas vraisemblablement poursuivi les progrès en la matière? Cinq ans plus tard, la France et la Grande-Bretagne lançaient des services de transport aérien civils sur des bombardiers modifiés qui transportaient moins de passagers que leurs prédécesseurs russes de 1913.
Qu’elle soit due ou non à la guerre, une transformation radicale s’est opérée entre 1914 et 1918 : dans l’attitude des aviateurs mêmes. Même au sein du club sélect des pilotes de 1914, voler était considéré comme risqué et les méthodes de formation le reflétaient. En 1914, il n’y avait aucun appareil conçu spécialement pour la formation et, tout au long de la guerre, on a dispensé le plus gros de la formation sur des appareils comme le RE.7 et le Farman Shorthorn, qu’on avait retirés du service au front au profit des fonctions à l’échelon arrière. Le Curtiss JN-4 est l’exception.
Le changement le plus radical s’est cependant produit au chapitre du programme de formation même. Aux débuts, l’instruction de vol portait sur quelques éléments de base en mettant l’accent sur les dangers à éviter – particulièrement les décrochages et les vrilles. En 1916, on maîtrisera mieux la dynamique du vol, si bien qu’on pourra enseigner les manœuvres de rétablissement en cas de vrille. Les nouvelles méthodes d’instruction mettront alors l’accent sur la théorie, expliqueront précisément le déroulement des manœuvres à effectuer et encourageront même les acrobaties à risques calculés. Plutôt que d’être perçu comme une monture menaçante, l’avion deviendra un appareil raisonnable d’humeur égale. Auparavant, on enseignait aux recrues ce qu’il fallait éviter; les nouvelles méthodes stimuleront la confiance. À la fin de la guerre, les pilotes de toutes factions déborderont d’enthousiasme devant les utilisations potentielles de l’avion et parleront avec conviction de la parfaite sécurité de leurs appareils. Ainsi, ces prophètes confiants inspireront confiance aux convertis.
Le rôle du Canada dans ces perfectionnements s’est avéré mineur dans certains domaines, crucial dans d’autres. Avant la guerre, le gouvernement canadien avait consciencieusement fermé les yeux sur l’aviation et il a attendu 1918 pour former des unités aériennes distinctes. Par ailleurs, le Canada a aidé les forces aériennes britanniques à recruter et former les aviateurs au pays. Des milliers de Canadiens se sont donc engagés dans l’aviation britannique, soit directement, soit en demandant leur mutation du Corps expéditionnaire canadien. Nul ne connaît précisément le nombre de recrues. L’estimation la plus faible (13 160) semble trop modeste; la plus forte (22 812) ne peut être attestée. On croit néanmoins qu’en 1918, près du quart de tous les membres de la Royal Air Force sont Canadiens. Les plus célèbres sont des « as » comme Raymond Collishaw et William Barker, mais on trouve parmi eux nombre d’autres personnages fascinants. En 1915, Redford Mulock, jusqu’alors membre de la cavalerie, est muté au Royal Naval Air Service. En novembre 1918, décoré, il est colonel commandant de bombardiers lourds qui auraient effectué un raid sur Berlin si la guerre avait duré seulement deux semaines de plus.
Repères bibliographiques
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De plus, ce site vous renseignera sur les « décorations et titres honorifiques » ainsi que sur les Canadiens qui ont été membres des forces aériennes britanniques pendant la Première Guerre mondiale : http://www.airforce.ca/ (en anglais)
Les troupes montées canadiennes
Major Michael R. McNorgan
Auteur/Historien
Instructeur, Collège militaire royal du Canada
LA CAVALERIE
Au début de la Première Guerre mondiale, la cavalerie est encore la principale branche mobile d’une armée. Cependant, après le début de la guerre statique des tranchées sur le front occidental, à la fin de 1914, – avec des barrières de gros fils barbelés et de nombreuses mitrailleuses protégeant les ouvrages défensifs – l’utilité de la cavalerie sur le champ de bataille diminue de beaucoup. On maintient néanmoins toute la force de la cavalerie, car on espère constamment pouvoir faire une brèche dans le front ennemi et prendre à rebours ses lignes défensives. Par conséquent, pour pratiquement toutes les opérations offensives majeures de la guerre, des divisions de cavalerie sont gardées en réserve.
Le Canada a fourni deux groupes de cavalerie distincts pendant la guerre : la Canadian Cavalry Brigade et un régiment de cavalerie indépendant nommé Canadian Light Horse.
Canadian Cavalry Brigade
Formée en Angleterre au cours de l’automne 1915, cette brigade est constituée d’unités permanentes de combattants, the Royal Canadian Dragoons et Lord Strathcona’s Horse, auxquelles se joint la Royal Canadian Horse Artillery. Au début de 1916 s’ajoutent le Fort Garry Horse, un régiment de milice de Winnipeg, de même que le Cavalry Brigade Machine Gun Squadron, équipé de mitrailleuses Vickers. La Canadian Cavalry Brigade fera partie d’une division de cavalerie britannique pour le reste de la guerre. Sa première intervention à cheval a lieu sur la Somme, au cours de l’été 1916. Lorsque les unités de cavalerie ne sont pas appelées à titre de forces de réserve au cours d’une offensive, on emploie leurs soldats sans montures pour occuper des secteurs calmes du front.
La Brigade est de nouveau appelée à intervenir à cheval en mars 1917, alors qu’on lui confie la tâche de poursuivre la retraite inopinée des Allemands vers une nouvelle position défensive appelée ligne Hindenburg. Au cours de cette poursuite, le lieutenant Harvey, du Lord Strathcona’s Horse, obtient la première Croix de Victoria de la brigade pour sa vaillance au cours de la libération d’un village français. Au moment de la bataille de Cambrai, en novembre 1917 – mieux connue comme première grande offensive de chars d’assaut de la guerre –, la Canadian Cavalry est déjà considérée comme l’une des meilleures brigades de la cavalerie britannique et elle a pour fonction de prendre la tête d’une grande force de cavalerie d’exploitation. Pendant cette opération, un seule unité de cavalerie franchit les lignes allemandes, et c’est un escadron canadien; le lieuteant Strachan, du Fort Garry Horse, se voit alors décerner la Croix de Victoria pour sa bravoure.
La brigade se distingue brillamment au cours de l’offensive de mars 1918 contre Amiens, se déplaçant d’un endroit à l’autre et contribuant à ralentir l’inlassable avance ennemie. Sa dernière intervention au cours de cette opération se déroule dans le bois de Moreuil, où le lieutenant Flowerdew, du Lord Strathcona’s Horse, reçoit la Croix de Victoria à titre posthume après avoir dirigé bravement une charge de cavalerie contre les mitrailleuses allemandes. Après la guerre, le maréchal Foch, commandant suprême des armées alliées, accordera aux Canadiens le mérite d’avoir freiné l’offensive allemande à Moreuil et empêché la séparation des armées française et anglaise. Au cours de la dernière année de guerre, la Canadian Cavalry Brigade est de nouveau en action durant la grande victoire du Corps canadien contre les Allemands à Amiens, en août, et joue un rôle important en suivant la déroute allemande au cours des deux derniers mois de la guerre.
Canadian Light Horse
Jusqu’en mai 1916, trois des quatre divisions d’infanterie du Corps canadien maintiennent leur propre escadron de cavalerie de 150 soldats de tous niveaux. Ces escadrons – du 19e Alberta Dragoons, du 1er Hussards et du 16e Light Horse – sont alors intégrés dans un régiment nouvellement formé qui relève directement du poste de commandement du Corps canadien. Au début de 1917, cette unité reçoit le nom de Canadian Light Horse.
Sa première intervention à titre d’unité à cheval se réalise lorsque l’armée consolide le terrain capturé au cours de l’attaque de la crête de Vimy, en avril 1917. Le Canadian Light Horse joue un rôle important dans les combats le 10 octobre 1918, à Iwuy, où a lieu la dernière charge sabre au clair de la cavalerie canadienne de toute l’histoire. Dans la poursuite des Allemands, au cours du dernier mois de la guerre, les escadrons de la Canadian Light Horse se trouvent toujours loin devant, comme un corps d’éclaireurs, et s’assurent que les divisions canadiennes ne seront pas prises par surprise par les patrouilles allemandes couvrant le repli des troupes ennemies. Le 11 novembre 1918, lorsque la guerre se termine pour les Canadiens à Mons, en Belgique, le Canadian Light Horse se trouve déjà bien au-delà de la ville.
LES CHARS D’ASSAUT
Les véhicules de combat blindés modernes – chars d’assaut et voitures blindées – doivent leur évolution en partie aux impasses créées sur le front occidental par la combinaison mortelle des mitrailleuses et des épaisses ceintures de barbelés protégeant les lignes de tranchées, et par les bombardements massifs de l’artillerie qui peuvent être lancés avec beaucoup de précision sur les attaquants. Depuis la fin de 1914, des scientifiques britanniques s’interrogeaient sur la manière de renforcer un contingent offensif pour qu’il parvienne à traverser des tranchées bien défendues. Ils en sont venus à l’idée d’un « vaisseau terrestre » – un véhicule chenillé protégé par un blindage et assez gros pour transporter des fusils ou des mitrailleuses, passer par-dessus les ceintures de barbelés et traverser les tranchées. Ce véhicule hautement secret reçoit le nom de code « tank ».
Les tanks sont d’abord introduits en nombres limités durant la bataille de la Somme, à la mi-septembre 1916, et le Corps canadien en reçoit sept (de modèle Mark I) pour son offensive sur le village de Courcellette. Mais les premières versions se révèlent de véritables cauchemars sur le plan mécanique; presque tous tombent en panne avant même d’approcher les lignes allemandes. Malgré tout, les chercheurs continuent à améliorer les dessins de leur tank. En novembre 1917, enfin, on utilise un grand nombre de chars d’assaut dans une offensive réussie à Cambrai : l’ère de la guerre mécanisée est née. Ensuite, les chars d’assaut jouent un rôle majeur à la bataille d’Amiens, en août 1918, dans la percée de la ligne Hindenburg en septembre et dans la poursuite des troupes allemandes en retraite, en octobre et novembre 1918.
Au début de 1918, nombreux sont ceux qui pensent que la guerre pourrait bien se prolonger jusqu’en 1919, et le Corps canadien accepte d’augmenter les unités de blindés. Le premier bataillon canadien de blindés est recruté chez des étudiants d’université et, en juin 1918, il est envoyé en Angleterre pour commencer son entraînement à la British Tank School. Malgré les réticences croissantes des Canadiens à se porter volontaires à ce stade de la guerre, un 2e bataillon est aussi formé. Le 1er Bataillon de blindés vient tout juste de terminer son entraînement et se prépare à partir pour le front lorsque l’armistice est proclamée le 11 novembre 1918. Cependant, même si aucune unité canadienne de blindés n’a participé activement à la guerre, de nombreux Canadiens ont servi dans des bataillons britanniques de blindés, et à un certain nombre d’occasions, ont manifesté leur nationalisme en peignant des feuilles d’érable bien en vue sur leurs véhicules.
LA BRIGADE DE MITRAILLEUSES MOTORISÉES
En 1914, le Canada crée la première unité blindée au monde. L’âme dirigeante de cette réalisation est Raymond Brutinel, ingénieur fortuné originaire de France, qui fait l’hypothèse que des véhicules blindés légers pouvant transporter des mitrailleuses se révéleront particulièrement utiles. Il offre au gouvernement d’amasser les fonds nécessaires pour la construction des véhicules, offre qui est acceptée immédiatement. Brutinel dessine les véhicules et les fait construire, achète les mitrailleuses et recrute les soldats, le tout en deux mois. Sa nouvelle unité est appelée « Automobile Machine Gun Brigade No. 1 » (brigade de mitrailleuses automobiles no 1). Au cours des mois suivants, trois autres unités mobiles de mitrailleuses sont formées et financées par souscription privée – la batterie Eaton, la batterie Borden et la batterie Yukon. Les quatre unités se retrouvent en France où, en 1915, elles sont intégrées, sous le commandement de Brutinel, sous le nom de Canadian Motor Machine Gun Brigade (brigade canadienne de mitrailleuses motorisées).
Les mitrailleuses motorisées de Brutinel interviennent de façon indépendante au cours de la dernière année de la guerre, lorsque l’impasse de la guerre de tranchées a cédé sous la pression. Cette force d’une grande mobilité joue un rôle particulièrement important pour contenir l’assaut de l’offensive allemande de mars 1918, et une deuxième brigade semblable est alors formée. En août 1918, pendant la bataille d’Amiens, ces mitrailleuses motorisées constituent un élément de grande valeur de la formation disparate faite de cavaliers, d’automobiles blindées et de ciclystes, et appelée « Force canadienne indépendante ». Entre septembre et novembre, cette force mène le Corps canadien d’une victoire à l’autre pendant la poursuite vers Valenciennes, puis jusqu’à Mons, le 11 novembre, où la guerre prend fin.
LES CYCLISTES
Au début de la guerre, chaque division canadienne possède sa propre compagnie de cyclistes – des soldats équipés de bicyclettes solides et dont les fonctions sont liées, entre autres, à la sécurité du terrain et à certains aspects du renseignement militaire. Dans les conditions statiques du front occidental, ils ne sont pas très utiles, alors on a tendance à les utiliser comme gardiens ou comme ouvriers. En mai 1916, les quatre compagnies sont amalgamées pour former le Canadian Corps Cyclist Battalion (bataillon de cyclistes du Corps canadien). En 1918, le bataillon est intégré dans la Force indépendante du brigadier général Brutinel et ses membres servent vaillamment à Amiens et au cours de la poursuite de Mons : comme une sorte d’infanterie montée, ils pédalent jusqu’au théâtre de l’action, mettent pied à terre et combattent à titre d’unité d’infanterie.
Repères bibliographiques
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