Le bataillon Irish Canadian Rangers visite l'Irlande
Le film
Année
1918
Durée
08 min 24 s
Compagnie de production
British Topical Committee for War Films
Compilation montrant des membres de l’Irish Guards, 16e Division (Irlande) et 36e Division (Ulster) sur le front occidental de la fin de 1915 au milieu de 1917, et un bataillon canadien visitant l’Irlande en 1917.
Des membres des Connaught Rangers (?) vraisemblablement dans un secteur d’entraînement, lancent des grenades fumigènes et chargent. Un « abri allemand bien construit », ravagé. Une pièce d'artillerie britannique de 60 livres sous les tirs d’obus. Des soldats allemands aident à transporter les trophées et les blessés de la 16e Division, dans la région de la Somme, vers la fin de 1916. Des membres de la 36e Division (Ulster), dont le major-général Nugent et certains de ses soldats. Des tombes, juste derrière la ligne de l’Irish Guards. Une procession religieuse à la mémoire des morts. La tombe du major Redmond à l’hospice de Locre. Des Irlandais et des Australiens blessés, à pied, qui viennent d’arriver à Douvres (?), posent pour la caméra. Le 55e Bataillon canadien (Duchess of Connaughts Own Irish Canadian Rangers) visite l’Irlande en juin 1917, sous le commandement du colonel O’Donoughie. Il passe par Cork, Belfast, Blarney Castle et Limerick, et termine sa visite à la cathédrale d’Armagh où il écoute le sermon prêché par le cardinal de Logue et où il hisse ses couleurs, qui y resteront toute la durée de la guerre.
Durant la guerre, la propagande britannique à l’endroit de l’Irlande a été discrète, retenue, du moins dans les films. Cet épisode ne tente pas d’attirer la sympathie pour la cause britannique ou les soldats irlandais. Il ne fait que témoigner de ce que les forces britanniques sur le front occidental comprenaient des formations organisées composées uniquement d’Irlandais.
Un peu d'histoire
Les infirmières militaires
Denyse Baillargeon
Professeure agrégée, Département d'histoire, Université de Montréal
Au total, c’est 3141 infirmières qui ont travaillé au sein de l’armée canadienne, dont 2504 outre-mer, soit plus du tiers de toutes les infirmières diplômées du Canada. Certaines ont été postées dans des hôpitaux britanniques ou canadiens en Angleterre, mais au moins un millier d’entre elles ont servi en France et en Belgique; quelques-unes ont même été affectées en Méditerranée et en Russie. Contrairement aux infirmières des autres pays alliés qui faisaient partie de corps auxiliaires, les infirmières canadiennes étaient pleinement intégrées au corps médical de l’armée (Canadian Army Medical Corps) et détenaient donc un rang militaire. Margaret Macdonald, nommée matrone en chef au début du conflit, a d’ailleurs été la première femme de l’Empire britannique à détenir le rang de major.
Au départ, les autorités militaires avaient prévu cantonner les infirmières dans les hôpitaux stationnaires (stationary hospitals), des unités de 250 lits où travaillaient 16 infirmières, et dans les hôpitaux généraux (general hospitals) situés plus loin du front et qui comptaient entre 500 et 1000 lits desservis par une équipe de 72 infirmières. En pratique cependant, il est vite apparu que la présence de ces professionnelles était aussi requise dans les postes les plus avancés, appelés casualty clearing stations, où les soldats blessés étaient d’abord évacués, car leur état nécessitait souvent des interventions chirurgicales d’urgence impossibles à exécuter sans le concours d’infirmières. Plusieurs infirmières se sont ainsi retrouvées très près des lignes de combat, travaillant sous la tente ou dans des baraquements qui présentaient des conditions d’hygiène à peine minimales.
Bien que plus éloignés du théâtre des opérations, les hôpitaux stationnaires et les hôpitaux généraux ne bénéficiaient pas pour autant des commodités auxquelles les infirmières étaient habituées. Installés dans des hôtels, des monastères en ruine, des écoles désaffectées ou des abris construits à la hâte, ces hôpitaux étaient loin d’offrir un environnement idéal, et les infirmières ont dû apprendre à dispenser leurs soins en marchant dans la boue, au milieu des rats ou, sur le front méditerranéen, des mouches, et en utilisant l’eau avec parcimonie. Leur travail suivait le rythme des batailles, chacune apportant un arrivage massif de blessés. Contournant les civières qui s’alignaient alors sur le sol, les infirmières devaient s’occuper de centaines de soldats arrivés en train ou en ambulance. Les balles, les baïonnettes, les obus et le shrapnel occasionnaient des blessures très graves qui saignaient abondamment et qui nécessitaient souvent l’amputation, seul moyen de couper court à la gangrène. L’amputation attendait aussi les hommes souffrant d’engelures provoquées par leur séjour dans les tranchées boueuses, tandis que, sur le front méditerranéen, la dysenterie faisait des ravages. Le gaz, qui a été abondamment utilisé pendant la Première Guerre mondiale, s’attaquait aux yeux et aux poumons : dans ce dernier cas, les infirmières plaçaient le patient sous oxygène, mais cela n’apportait pas toujours le soulagement escompté. Elles étaient tout aussi impuissantes à soigner ceux qui souffraient de troubles mentaux, appelé shellshock, dont le nombre s’est multiplié à mesure que le conflit s’est intensifié. Par contre, elles savaient parfaitement prendre soin des soldats atteints de tuberculose ou d’autres maladies courantes comme la grippe. En raison du fort taux de mortalité des soldats blessés, ces cas ont d’ailleurs représenté la plus large part de leur travail. Vers la fin des hostilités, quand la grippe espagnole a commencé à se répandre, elles ont été de plus en plus souvent appelées à soigner des soldats atteints d’influenza.
La vie au front présentait néanmoins des moments d’accalmie dont profitaient les infirmières. Entre deux arrivages de blessés, elles pouvaient vaquer plus tranquillement à leurs occupations, tissant des liens d’amitié avec les soldats, qu’elles soignaient souvent durant de longues semaines. Elles s’offraient aussi de petits plaisirs. Celles qui n’étaient pas de garde pouvaient assister à des soirées dansantes, des réceptions et des concerts, auxquels prenaient également part des soldats, des officiers ou même des civils. Elles participaient également à des activités sportives ou à des jeux et faisaient des randonnées à bicyclette dans les environs de leur hôpital. Les infirmières cantonnées en Angleterre prenaient le thé avec des membres de l’armée britannique et canadienne ou avec des infirmières d’autres hôpitaux; elles jouaient au golf et au tennis. Lors de permissions, certaines ont même voyagé jusqu'en Écosse ou dans le sud de la France.
Les infirmières militaires ont été les seules femmes à aller au front durant la Première Guerre mondiale. Trente-neuf y ont laissé leur vie, soit 21 au cours d’attaques sur le continent ou en mer et 18 des suites de maladies. Sept autres sont mortes au Canada alors qu’elles étaient en service dans les hôpitaux de l’armée. Plus de 500 d’entre elles ont reçu des décorations, dont la matrone Ethel Ridley, nommée Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique, et Vivien Tremaine, qui s’est vu décerner le Royal Victorian Order pour avoir pris soin du roi George V, blessé lors d’une chute de cheval alors qu’il passait en revue les troupes canadiennes. Ces honneurs militaires témoignent du courage dont elles ont fait preuve et de l’estime qu’elles ont méritée. Cette reconnaissance a d’ailleurs largement débordé les frontières de l’armée, car la participation des infirmières à la Première Guerre mondiale a grandement contribué à sensibiliser les autorités médicales et hospitalières à l’importance de leur rôle. Au lendemain de ce premier conflit mondial, les infirmières avaient gagné un véritable statut professionnel qui ne pouvait plus être remis en question.
Repères bibliographiques
Allard, Geneviève, «Des anges blancs sur le front : l’expérience de guerre des infirmières militaires canadiennes pendant la Première guerre mondiale», Bulletin d’histoire politique, 8, nos 2-3 (hiver-printemps 2000): 119-132.
---, «Les anges blancs sur le front. Les infirmières militaires canadiennes durant la Première Guerre mondiale», [MA (Histoire), Université Laval], 1997.
Allemang, Margaret M. Canadian Nursing Sisters of World War 1, Oral History Program Toronto: Faculty of Nursing, University of Toronto, 1977-1980.
Nicholson, G.W. L. Canada’s Nursing Sisters. Toronto: A.M. Hakkert, 1975.
Strong-Boag, Veronica. "Making a Difference : The History of Canada’s Nurses." Canadian Bulletin of Medical History/Bulletin canadien d’histoire de la médecine, 8, 2 (1991) : 231-248.
Mémoire des soldats morts au champ d'honneur
Mourad Djebabla
Chercheur à la chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec à l’Université du Québec à Montréal
Durant le conflit même, c’est d’abord au front que les soldats sont honorés par les leurs. Regroupées à l’arrière des premières lignes, isolées sur le no man’s land, des croix de bois, sommaires et temporaires, marquent les sépultures de soldats morts au combat. Devant l’ampleur des pertes humaines, dès 1917, des cimetières militaires canadiens sont créés et entretenus par la Commission impériale des sépultures de guerre (aujourd’hui la Commission du Commonwealth pour les sépultures de guerre). Les 19 598 Canadiens dont le corps n’a pu être retrouvé, souvent broyé par les violents bombardements successifs auxquels les fantassins durent faire face, voient leurs noms gravés pour la plupart sur la base du monument aux morts de Vimy. En France et en Belgique, là où les soldats canadiens se sont illustrés durant la guerre, ce sont au total treize mémoriaux qui sont érigés dans l’entre-deux-guerres. Le principal et le plus imposant est celui de Vimy, inauguré en 1936 en présence de vétérans canadiens et du roi Édouard VIII. Monument aux morts du Canada, il honore l’ensemble des Canadiens tombés au champ d’honneur durant le conflit, sur les lieux mêmes de la victoire canadienne du 9 avril 1917.
Outre sur les champs de bataille en Europe, la mémoire des soldats canadiens de 1914-1918 s’est également matérialisée au Canada même. Dès novembre 1918, la plupart des municipalités canadiennes font part de leur intention d’ériger un monument en hommage à leurs morts, et ce, afin de graver sur le marbre, et pour l’histoire, les noms de leurs concitoyens morts durant le conflit. Pour les civils, il s’agit avant tout de rendre visible publiquement le deuil et l’hommage à rendre aux disparus. Dépassant la simple échelle familiale ou locale, pour la première fois de son histoire, le Canada va se couvrir d’un océan à l’autre de plus de 1 300 monuments aux morts, tous rappelant un même fait auxquels des milliers de Canadiens ont participé en commun.
Dans l’entre-deux-guerres, le gouvernement fédéral canadien laisse à chaque communauté locale le soin d’ériger son propre monument aux morts. C’est ainsi que des comités d’érection s’organisent, très souvent sous l’impulsion de femmes. Ces comités veillent à régler les questions financières, le choix de l’architecte et de l’emplacement du monument qui, une fois inauguré, est officiellement confié aux autorités municipales. Mais le monument aux morts n’est qu’un élément matériel du respect du souvenir des disparus de 14-18. En effet, progressivement au cours des années 1920, il est placé au cœur d’un véritable rituel commémoratif : le 11 novembre.
Le choix de cette date rappelle avant tout la fin des quatre années d’hécatombe et cette paix acquise par le sacrifice des soldats. Le déroulement de la commémoration du 11 novembre s’est défini au cours des années 1920 afin d’honorer les soldats morts. Tels les rites religieux, une fois définis, les éléments de cette liturgie commémorative sont immuables.
En tant que manifestation commémorative, la cérémonie du 11 novembre constitue un espace structuré où chaque acteur et chaque élément du rite commémoratif ont leur importance :
- L’hymne national Ô Canada ouvre en général la cérémonie depuis le début des années 1920. C’est l’instant le plus chargé de sens puisque toutes les personnes présentes s’unissent alors dans un même respect et une même ferveur nationale dont les garants sont les soldats honorés. L’hymne confère à la cérémonie son caractère proprement patriotique.
Néanmoins, c’est le God Save The King qui clôture la manifestation, permettant de rappeler le lien constitutionnel qui unit le Canada à la Grande-Bretagne.
- Après l’aspect laïque et profane de l’hymne, la dimension religieuse est reflétée par la prière, accompagnée souvent de cantiques. Tout comme l’hymne doit unir, la donne religieuse permet de réunir en un même lieu et pour une même occasion les membres de différentes communautés religieuses. La prière permet de rappeler la noblesse du sacrifice des disparus pour une cause jugée juste par les vivants. Il ne s’agit de rien de moins que de parer la mort aux yeux de la population afin d’apaiser la douleur de la perte et de lui donner un sens.
- Par la suite, les deux minutes de silence, instaurées dès 1919 sur la recommandation du roi George V, invitent chacun à se tourner par la pensée vers ceux qui ne sont plus. Le silence est l’instant de réflexion sur le sacrifice de ces hommes honorés.
- Le dépôt de gerbes exprime quant à lui le caractère proprement funéraire de la cérémonie et la reconnaissance implicite du repos des âmes. En étant fleuri, le monument prend l’aspect symbolique d’une tombe collective.
Dans le cadre du 11 novembre, ce geste, effectué par les autorités civiles et militaires, mais aussi par la foule, marque la piété collective à l’endroit des soldats disparus.
- Des unités militaires participent également à la cérémonie. À la fin de la commémoration, ces unités défilent dans les rues, marquant alors la reprise de la vie avec une démonstration appelant l’admiration des beaux uniformes après l’hommage rendu aux morts.
Le rôle de l’armée dans la cérémonie n’est pas de célébrer la victoire acquise le 11 novembre, mais plutôt de représenter les morts. Les soldats qui défilent permettent d’en offrir une image éternellement jeune et toujours vivante, une image atemporelle comme se doit de l’être le souvenir.
- Les vétérans, ainsi que les veuves habillées de noir durant l’entre-deux-guerres, sont présents, témoignant pour ceux qui ne sont plus et honorant des camarades, un fils ou un mari. Ces derniers sont également au cœur de l’hommage qui leur est rendu par la foule présente en tant que spectatrice.
Outre le monument aux morts et la cérémonie du 11 novembre, l’autre élément de l’hommage rendu aux disparus de la guerre est le port du coquelicot, et ce, dès 1921. Célébré par le poème In Flanders Fields de McCrae, le coquelicot est officiellement reconnu comme le symbole du souvenir des hommes de 14-18 en 1925. Le fruit de sa vente sert à améliorer la vie des invalides de guerre. Chaque 11 novembre, le port du coquelicot témoigne concrètement, dans la société, du respect de la mémoire des soldats morts durant la Grande Guerre.
Tous ces éléments mis en place au lendemain de la Première Guerre mondiale ont néanmoins intégré les autres conflits du XXe siècle, faisant perdre progressivement à la Grande Guerre sa spécificité : les monuments aux morts, la cérémonie du 11 novembre et les coquelicots honorent aujourd’hui tous les disparus des conflits contemporains.
Repères bibliographiques
Djebabla-Brun, Mourad, Se souvenir de la Grande Guerre: la mémoire plurielle de 14-18 au Québec, Montréal, VLB, 2004.
Labayle, Éric, 9 avril 1917: les Canadiens à Vimy, Louviers, Ysec, 2001.
Shipley, Robert. To Mark our Place: A History of Canadian War Memorials. Toronto: NC Press, 1987.
Vance, Jonathan. Death so Noble: Memory, Meaning, and the First World War. Vancouver: UBC Press, 2000 (1997).
Wood, Herbert et John A. Swettenham, Témoins silencieux, adaptation française par Jacques Gouin, Toronto, A. M. Hakkert, en collaboration avec le Musée de guerre du Canada et le Ministère des affaires des anciens combattants, 1974.
Site de la Direction Histoire et Patrimoine, du ministère de la Défense nationale, recensant les monuments aux morts canadiens : www.dnd.ca/hr/dhh/memorial
Site de la Commission du Commonwealth pour les sépultures de guerre : www.cwgc.org
La grande transformation
Directeur général de la Fondation Historica du Canada
Selon l¿éminent historien John Keegan,
« l¿histoire du monde, telle qu¿on peut la lire, est en grande partie une histoire de guerre, parce que les États dans lesquels nous vivons résultent pour la plupart de conquêtes, de guerres civiles et de luttes pour l¿indépendance 1. » La Première Guerre mondiale démontre assurément la thèse de Keegan, puisqu¿elle est l¿un des événements qui ont fait basculer l¿histoire du monde : vingt millions de personnes sont mortes, les empires russe, austro-hongrois et ottoman se sont effondrés, de nouveaux pays sont nés, tels que l¿Irak et la Yougoslavie, de puissants États ont émergé, comme le Japon; enfin, la Société des Nations a été créée et l¿âge d¿or de l¿Europe, qui dominait le monde depuis le 16e siècle, a cédé la place à l¿ascension des États-Unis. Des millions de maris, de fils, de pères et de frères ont répondu à l¿appel aux armes en 1914 et lorsque, après avoir enterré leurs morts, ils sont retournés à leurs foyers en 1918, le monde qu¿ils étaient partis défendre avait changé au point de devenir presque méconnaissable.
Le Canada n¿était pas du tout à l¿abri de cette transformation par la guerre. En 1914, le Canada est encore une colonie de la Grande-Bretagne : lorsque celle-ci part en guerre, le Canada lui emboîte le pas. En 1901, environ 60 % de la population vit encore en milieu rural et les produits manufacturés occupent peu de place dans les exportations canadiennes par rapport au blé, au bois et aux minéraux. Le Canada est encore une société victorienne sur les plans de la morale et de la culture. Les femmes n¿ont pas le droit de vote et la place qu¿on leur assigne est au foyer, à élever une famille, et non sur le marché du travail. L¿impôt sur le revenu n¿existe pas et les règlements gouvernementaux sont peu nombreux : la tradition victorienne du laisser-faire, ou de l¿intervention gouvernementale minimale, prévaut encore.
George Woodcock qualifie le 19e siècle de « siècle qui nous a faits » 2. Deux romans à succès décrivent bien le Canada victorien de 1914 : The Imperialist, de Sara Jeanette Duncan (1904), s¿extasie sur la mission de l¿empire britannique et le rôle qu¿y joue le Canada. À la même époque, le célèbre roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine(1913), vante les mérites de l¿agriculture et les vertus de l¿Église au Québec3. Mais les certitudes impériales du Canada anglais et la mission catholique et agricole du Canada français sont sur le point de voler en éclats sur l¿enclume de la guerre. En 1914, dans sa maison au nord de Winnipeg, Nellie McClung éprouve un pressentiment, alors que son fils Jack clame sa volonté de s¿enrôler. « Instinctivement, nous sentions que nous étions arrivés à la fin d¿un très beau chapitre de notre vie familiale; quelque part, un tambour battait et un clairon sonnait4 », écrira-t-elle.
La contribution du Canada à l¿effort de guerre sera considérable. Sur une population de huit millions d¿habitants, il y a environ trois millions de personnes en âge de travailler, dont un million et demi d¿hommes bons pour le service. Le premier ministre Robert Borden s¿engage à fournir une structure militaire de 500 000 hommes, dans l¿espoir que le tiers de tous les Canadiens admissibles se porteront volontaires! Une comparaison s¿impose : aujourd¿hui, en temps de paix, avec une population quatre fois plus nombreuse, le Canada a une force militaire équivalant à 10 % de celle de nos prédécesseurs de la Première Guerre mondiale. Ce qui est encore plus extraordinaire, comme l¿écrit Desmond Morton dans Une histoire militaire du Canada, c¿est qu¿en combinant les 232 968 hommes qui se sont portés volontaires dans l¿infanterie, les milliers d¿autres qui se sont joints à la marine ou à l¿aviation royales, les réservistes, etc., « en 1917, même si personne ne s¿en rendait compte, l¿objectif de Borden était près d¿être atteint5. »
Cette armée s¿est bien battue, particulière-ment à Vimy. Mais avant Vimy, il y a Ypres, où les Canadiens sont les premiers à subir l¿assaut de ce que nous appelons aujourd¿hui des « armes de destruction massive, » lorsque, en avril 1915, les soldats de la Première division du Corps canadien sont intoxiqués par un gaz chimique. En 1917, le lundi de Pâques 9 avril, sur la crête de Vimy, l¿armée canadienne écrit une page d¿histoire. Pour la première fois, les quatre divisions canadiennes se trouvent sur le même champ de bataille, sous les ordres d¿un commandant canadien, sir Arthur Currie, plutôt que d¿un officier britannique. Après quatre jours de combats, la crête est conquise et les Canadiens ont pris plus de terrain, de canons et de prisonniers que lors de toutes les offensives britanniques précédentes. Mais le coût à payer est élevé : plus de 3 000 Canadiens sont morts à Vimy et 7 000 y ont été blessés. Au total, 60 000 Canadiens ont laissé leur vie dans les champs boueux de France et de Belgique, sacrifice immortalisé en 1915 par le poème de John McCrae, In Flanders Fields (Au champ d¿honneur).
Les centaines de milliers de Canadiens qui se sont enrôlés se sont battus pour conserver le Canada victorien qu¿ils aimaient, mais en se battant pour le conserver, ils ont participé à un processus qui l¿a complètement transformé. Le Canada est entré en guerre à titre de colonie et en est ressorti à titre de nation. Lorsque la Société des Nations est créée en 1919, le Canada en est membre de plein droit. En 1926, une ambassade canadienne est établie à Washington et la déclaration de Balfour proclame que la Grande-Bretagne et les dominions sont égaux en statut. Lorsque le Canada ira de nouveau en guerre en 1939, il le fera à titre de pays indépendant et souverain.
Les guerres libèrent les passions, bonnes et mauvaises. Le patriotisme incroyable des Canadiens qui s¿engagent dans l¿effort de guerre contribue au développement d¿une nationalité canadienne qui s¿exprimera par la suite sur le plan international, mais il entraîne aussi de grandes tensions au pays. Les soupçons à l¿égard des non Anglo-saxons sont puissants et 80 000 « étrangers ennemis », dont la majorité sont Ukrainiens, sont obligés de s¿inscrire à un registre. Ceux qui ne s¿enregistrent pas sont internés dans des camps; plus de 8 000 Canadiens subissent cette injustice.
La crise de la conscription est encore plus dure. Les Canadiens se sont portés volontaires massivement, mais l¿objectif d¿une force de 500 000 soldats est une entreprise monumentale, et il faut renforcer les rangs de l¿infanterie après les pertes en France et en Belgique. En 1917, le premier ministre Borden décide d¿enrôler 100 000 Canadiens d¿abord exemptés du service militaire ou ne s¿étant pas encore portés volontaires. Partout, la conscription entraîne des déchirements parmi les Canadiens, et particulièrement au Québec, où se déroulent des manifestations et des émeutes. En janvier 1918, le député libéral Joseph-Napoléon Francoeur dépose la première motion indépendantiste de l¿histoire de l¿Assemblée législative du Québec. Borden persévère : 100 000 hommes sont appelés sous les drapeaux, 50 000 traversent l¿Atlantique et 25 000 servent en France et en Belgique. Mais pour obtenir ces 25 000 combattants, le Canada aura subi un profond déchirement.
Si la guerre déchaîne les esprits néfastes de la division ethnique et raciale, elle fait également tomber le carcan des conventions économiques et sociales. Des centaines de milliers d¿hommes étant au front, les femmes intègrent le marché du travail : 30 000 femmes, par exemple, travaillent dans les fabriques de munitions. Et comme les femmes apportent une grande contribution à l¿effort de guerre, il est difficile de leur refuser le droit de vote. En 1916, la militante Nellie McClung persuade l¿Assemblée législative du Manitoba de devenir la première province à accorder le droit de vote aux femmes, et le gouvernement fédéral suivra cet exemple en 1918. La guerre contribue également à l¿industrialisation avec la Commission impériale des munitions, qui devient la plus grosse entreprise du Canada. En 1918, par exemple, le Canada exporte pour 18 millions de dollars d¿automobiles et de camions, en plus de ses exportations traditionnelles de blé et de bois, et Sam McLaughlin d¿Oshawa devient l¿un des fondateurs de General Motors. Avec l¿industrialisation, les villes se développent et, en 1920, 50 % de la population habite en milieu urbain. Le Canada de Maria Chapdelaine n¿est plus.
La croissance des villes et l¿économie industrielle nécessitent à leur tour un gouvernement plus actif, et c¿est durant les années de guerre que le Canada abandonne le laisser-faire. Les entreprises de chemins de fer Canadien Nord et Grand Tronc sont nationalisées pour former par la suite le Canadien National. Si le gouvernement Borden recrute pour la guerre, les demandes se font pressantes pour qu¿il recrute aussi la richesse. En 1917, sir Thomas White présente le projet de loi sur l¿impôt de guerre sur le revenu, et c¿est depuis ce temps que nous devons payer des impôts personnels. Robert Craig Brown et Ramsay Cook ont résumé la portée économique des années de guerre dans les termes suivants : « En 1918, l¿absence de contrainte qui caractérisait l¿activité économique et les pratiques d¿affaires des années d¿avant-guerre a été remplacée par des règlements gouvernementaux et, dans un secteur vital de l¿économie, par une forte dose de propriété gouvernementale6. »
George Woodcock a sans doute raison d¿écrire que c¿est le 19e siècle qui nous a faits. Mais ce qui est encore plus certain, c¿est que la Grande Guerre de 1914-1918 nous a transformés.
Notes
1John Keegan, A History of Warfare. New York, Random House, 1994, p. 386.
2 George Woodcock, The Century that Made Us: Canada 1814-1914 (Toronto: Oxford University Press, 1989).
3 Cet argument est bien développé par Ramsay Cook dans son chapitre intitulé « The Triumph and Trials of Materialism (1900-1945) », dans The Illustrated History of Canada, sous la direction de Craig Brown (Toronto, Lester and Orpen Denys, 1987), p. 375.
4Passage cité dans Don Gillmor, Achille Michaud et Pierre Turgeon, Le Canada : une histoire populaire, vol. 2. (Montréal, Fides, 2001), p. 92.
5 Desmond Morton, Une histoire militaire du Canada, 1608-1991 (Sillery, Septentrion, 1992), p. 200.
6 Robert Craig Brown et Ramsay Cook, Canada 1896-1921: A Nation Transformed (Toronto, McClelland and Stewart, 1974) p. 247.
La Grande Guerre a-t-elle été la guerre d’indépendance du Canada?
Professeur d'histoire à l'Université McGill
Pendant 52 mois, la Grande Guerre, celle de 1914-1918, a causé la mort de plus de 20 millions de personnes, démoli 5 des 6 empires d’Europe et engendré assez de soif de vengeance pour provoquer, vingt ans plus tard à peine, une autre guerre mondiale qui tuera trois fois plus de monde. Soutenir que ce terrible événement a aussi déterminé l’avenir du Canada peut sembler aussi léger qu’impertinent.
Pourtant, la Grande Guerre aura convaincu la plupart des Canadiens d’affirmer leur propre autonomie. En 1914, il est facile d’ignorer le nationalisme pancanadien d’Henri Bourassa ou de John Skirving Ewart. Le premier ministre du Canada, sir Robert Borden, se considère comme le chef d’une fédération impériale britannique qui ceinture le monde et que contrôlent les sujets blancs de Sa Majesté. La guerre, en 1914, constitue un magnifique prétexte pour montrer que la loyauté du Canada ne connaît aucune limite.
En trois ans, un million de Canadiens se portent volontaires pour la guerre, soit au moins un homme en âge de porter les armes sur deux. Quand la guerre prendra fin, en 1919, le Canada sera déchiré et se sera ruiné pour soutenir son effort de guerre; 60 000 de ses hommes seront morts et des milliers d’autres souffriront pour le reste de leurs jours des mutilations physiques ou psychologiques de cette guerre. Au sein d’un Cabinet impérial de guerre, le premier ministre du Canada aura contribué à décider de la stratégie impériale, dont fait partie une invasion de la Russie révolutionnaire pour rétablir l’autorité tsariste et restaurer l’alliance de 1914.
Rétrospectivement, et même à l’époque, d’autres décisions ont beaucoup plus d’importance. À Versailles, en juin 1919, le Canada signe l’infortuné traité de paix en son nom propre, en retrait, il est vrai, de celui du Royaume-Uni, comme c’est le cas des autres dominions. En septembre 1916, le Canada affirme sa propre autorité sur ses soldats outre-mer et crée un nouveau ministère des Forces militaires d’outre-mer pour exercer ce pouvoir. La réforme est nécessaire pour réparer le dégât que les Canadiens ont eux-mêmes contribué à créer en confiant leur effort de guerre à un sir Sam Hughes à moitié fou, mais cette décision permet également d’asseoir la souveraineté extra-territoriale du Canada longtemps, avant le Statut de Westminster de 1931.
En 1918, sir Arthur Currie, premier Canadien de naissance à la tête du Corps canadien en France, insiste pour que ses quatre divisions demeurent ensemble et il manifeste ainsi plus d’autorité qu’aucun commandant britannique n’oserait en affirmer. « …nous devons les traiter ainsi qu’ils l’entendent, confesse le comte de Derby au réticent maréchal Haig, et non comme nous le souhaiterions».1 Un mois plus tôt, à son arrivée à Londres, Borden a martelé le même message, furieux devant le gaspillage inutile de 13 000 soldats canadiens lors de l’offensive sans espoir de Passchendaele. Après avoir entendu le premier ministre canadien, son homologue britannique, David Lloyd George, convoque ses généraux et les oblige à écouter : « Laissons le passé enterrer ses morts , tonne Borden, habituellement réservé, mais pour l’amour de Dieu, venons-en à l’essentiel. Si Passchendaele se répète, prévient-il, pas un seul Canadien ne s’embarquera pour l’Europe ».2
En 1914, ce genre de question ou de réserve n’ont pas encore été exprimées. Le colonel Sam Hughes s’est débarrassé des plans de mobilisation officiels et a ordonné aux colonels de milice d’emmener leurs hommes à Valcartier, une plaine sablonneuse à l’extérieur de Québec. En un mois, 33 000 volontaires couvrent la plaine de leurs tentes. En septembre, en vertu d’une loi britannique, l’Army Act , ils sont officiellement reconnus comme des « impériaux », c’est-à-dire des soldats recrutés dans une colonie britannique et soumis à la loi militaire de la Grande-Bretagne. Comment pourraient-ils autrement servir outre-mer? La majorité d’entre eux, soit 70 %, sont britanniques de naissance.
En avril 1915, les Canadiens inexpérimentés subissent leur première épreuve dans des tranchées mal construites devant la ville belge d’Ypres. C’est le désastre. En quelques jours, les Canadiens perdent plus de la moitié de leurs combattants, morts, blessés ou prisonniers, et retraitent dans leurs tranchées de réserve, laissant derrière eux leurs fusils inutiles de fabrication canadienne. Un brigadier demeure terré dans son abri, en compagnie du fils de Sam Hughes. Un autre s’égare au retour, cherchant de l’aide. Un colonel canadien se retrouve à Boulogne, complètement ivre, alors que ses hommes, faits prisonniers, sont en route vers les mines de sel allemandes.
Peut-on parler d’humiliation nationale? Non. Les Allemands ont triché en utilisant des gaz toxiques. Les données officielles ne signalent que trois Canadiens morts à cause des gaz, mais ce n’est là qu’un détail. Le camarade canadien de Hughes, Max Aitken, propriétaire du Daily Express de Londres, s’est rendu en France à titre de « témoin oculaire canadien ». En guise de remerciements, il publie un opuscule, Canada in Flanders, qui donne un portrait vivace, quoique fictif, des Canadiens, les dépeignant comme des fermiers, des cow-boys et des pionniers mal dégrossis, mais bon tireurs et capables de surmonter les pires obstacles. Conscient de la sensibilité canadienne, le commandant anglais, sir John French, déclare avec sagesse que les Canadiens « ont sauvé la situation ». Saint-Julien, Kitchener’s Wood, la crête de Gravenstafel et Ypres entrent dans le vocabulaire des Canadiens restés au pays comme autant de triomphes du courage et du sacrifice d’une nouvelle nation, tout comme Paardeberg, dans la guerre des Boers, est devenue une victoire canadienne. Le Canada est peut-être britannique, mais les soldats canadiens sont devenus l’équipe à acclamer.
Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest. 3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest.
Les nations se construisent en faisant de grandes choses ensemble, affirme l’historien français Ernest Renan. La prise de la crête de Vimy est une grande chose que 100 000 Canadiens ont faite ensemble. Le 22e bataillon canadien-français du colonel Thomas Tremblay y est présent avec 47 autres. Évidemment, les « vendus » n’incluent pas dans leurs rangs les Canadiens français qui lisent Le Devoir, ni ceux qui acclament Henri Bourassa et dénoncent la guerre.4 Ils n’incluent pas non plus les « alliés ennemis » que le Canada emprisonne par milliers, ni les nombreux Canadiens d’origine allemande, citoyens de Berlin (Ontario), obligés de remplacer le nom de leur ville par celui de Kitchener, en l’honneur du secrétaire à la guerre de la Grande-Bretagne.5
En réponse aux nouvelles de Vimy, sir Robert Borden reconnaît que les pertes devront être comblées. Toutefois, comme les volontaires ont cessé de se présenter, il n’est plus possible de respecter le serment selon lequel seuls ceux qui le voudront combattront dans cette guerre. Un système de conscription complexe, presque irréalisable, prend le relais. Si le Canada est un pays avec deux nations, l’une retirera lentement un sentiment de triomphe de l’expérience de Vimy; l’autre n’y verra que promesses brisées, trahison et défaite.
Même la victoire de Vimy ne parvient pas à convaincre les Canadiens de se voir comme une seule nation. Leur premier ministre, un politicien fade, ayant peu d’empathie pour le Canada français ou pour l’Ouest, n’y parvient pas davantage. Sir Robert Borden est un homme extrêmement consciencieux, profondément ému par les souffrances dont il est témoin lorsqu’il consacre chacun de ses moments libres outre-mer à visiter des hôpitaux militaires. Ses convictions impériales se fissurent devant le défaitisme indolent qu’il rencontre à Whitehall en 1915, lorsqu’il découvre que la plupart des ministres britanniques sont absents, puisque c’est la saison de la chasse au faisan. Le seul des ministres qu’il s’est préparé à mépriser pour ses positions pacifistes et radicales, David Lloyd George, est totalement absorbé par ses fonctions de ministre des Munitions. Lorsque Lloyd George devient premier ministre, après un coup monté en partie par Max Aitken, il convoque les premiers ministres des dominions à Londres. « Nous avons besoin de leurs hommes, explique-t-il, nous devons les consulter ».
Cet hiver-là, Borden apprend certains faits de la dure réalité. Les Américains sont entrés en guerre, mais ils n’ont pas encore créé d’armée. La Russie s’effondre, et peut-être aussi la France, avec son armée divisée par les mutineries. En mer, les U-Boote ont presque acculé la Grande-Bretagne à la famine. Le Canada est-il en mesure de réduire son Corps expéditionnaire? Borden ne peut donner qu’une seule réponse, même s’il est incapable de partager ses sombres réflexions.
La crise de la conscription se termine par la victoire des unionistes de Borden, en décembre 1917. La Confédération est davantage un partenariat qu’une démocratie; aucun partenariat ne survit longtemps si le partenaire le plus gros contraint le plus petit. Cette leçon, un personnage politique mineur du nom de William Lyon Mackenzie King l’assimilera en 1917. Défait en 1911 en tant que ministre de Laurier et député, King brûle de reprendre sa carrière. Après avoir entretenu la circonscription rebelle de son grand-père, North York, King se porte même volontaire pour se présenter avec les Unionistes de Borden, en 1917. Ce dernier le rejette. King se présente alors à titre de libéral « anti-conscriptionniste » avec Laurier, et est battu à plate couture. En 1919, après la mort de Laurier et lorsque les libéraux auront besoin d’un nouveau chef, le témoignage de lady Laurier à l’égard de la loyauté de King fera changer la convention libérale de cap et lancera la carrière la plus réussie en politique canadienne.
Peut-être que la Grande Guerre a guéri sir Robert Borden de son rêve d’une fédération impériale. Qui peut dire ce que qu’elle a fait à son parti? Devenu chef libéral, William Lyon Mackenzie King n’a pas besoin d’une autre démonstration. Comme le quotidien montréalais La Presse l’a un jour expliqué à ses lecteurs, les Canadiens français n’ont qu’une seule loyauté, le Canada. Les Canadiens anglais semblent avoir besoin de deux loyautés. Comme le découvrira Charles Stacey, Mackenzie King est secrètement anglophile, et bien plus qu’il ne pourra jamais l’admettre, mais ses émotions demeurent secrètes. Jamais plus, si King peut l’éviter, le Canada ne sera entraîné dans une guerre européenne, pour ensuite être déchiré par sa propre population divisée. Sous Borden, le Canada a évolué de la colonie qu’il était vers un tout britannique, jeune mais souverain. La Grande Guerre a donné à King et aux libéraux assez d’arguments et d’appuis pour mener le Canada jusqu’à une indépendance totale et indiscutable. Les vieilles loyautés se révéleront trop fortes pour garder le Canada hors de la guerre en 1939, mais, comme King l’a promis, « le Parlement décidera ». Jusqu’à l’été triomphant d’Adolf Hitler, en 1940, le Canada en fait le moins possible. Comme Mackenzie King le rappelle à une délégation britannique venue négocier le Air Training Plan et outrée par ses paroles : « ce n’est pas notre guerre ».6
Notes
1Derby à Haig, 2 novembre 1917, dans Robert Blake, dir., The Private Papers of Sir Douglas Haig, Londres, 1952, p. 266. Voir Borden Papers, sir Edward Kemp à Borden, 24 février 1918; Preston, Canada and "Imperial Defense", p. 487-489.
2Cité dans Brown, Borden, vol. II, p. 137-138; Stacey, Age of Conflict, vol. I, p. 219-221.
3Sur Byng, voir Jeffrey Williams, Byng of Vimy: General and Governor-General, Londres, 1983, p. 127-129 and passim. Sur les changements de tactique, voir William Rawling. Sur les tactiques, voir D. Morton, When Your Number’s Up; W. Rawling, Surviving Trench Warfare: Technology and the Canadian Corps, Toronto, University of Toronto Press, 1992. Sur les raids sur les tranchées, voir Dennis Winter, Death's Men: Soldiers of the Great War, Londres, 1979, p. 92; John Ellis, Eye-Deep in Hell: The Western Front, 1914-1918, Londres, 1976, p. 76; Maurice Pope, Soldiers and Politicians, Toronto, 1964, p. 34.
4Sur le Canada français et la guerre, voir Elizabeth Armstrong, The Crisis of Quebec, 1914-1918, [New York, 1967] Toronto, 1974; Réal Bélanger, « Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre (1919 1918) », dans W. A. B. Douglas et Desmond Morton, Canada as a Military Power, Ottawa, 1982; Jean-Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), 1914-1919, Une étude socio-militaire, Québec, 1986; Desmond Morton, « French Canada and War: The Military Background to the Conscription Crisis of 1917 », dans J.L. Granatstein et R. D. Cuff, War and Society in North America, Toronto, 1971; Mason Wade, The French Canadians, 1760-1960, Toronto, 1968, vol. II, p. xxx.
5 Sur l’internement, voir Desmond Morton, « Sir William Otter and Internment Operations during the First World War », Canadian Historical Review, LV, 1, 1974; David Smith, « Emergency Government in Canada », ibid., L, 4, 1969; Lubomyr Luciuk, A time for Atonement, Ottawa, 1988; Wilson, Ontario and the Great War, p. xxx.
6Voir Pickersgill, J. W., The Mackenzie King Record, vol. I 1939-1944, Toronto, University of Toronto Press, 1960, p. 43-44.
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Ressources éducatives
Après Amiens
Pendant ce temps, on remaniait les plans alliés pour le front de l'Ouest. Dès le 1l août au soir, au moment où la résistance allemande s'affermissait, le maréchal Foch s'était montré disposé à modifier ses objectifs et à substituer des solutions de rechange à la reprise d'une offensive sur le front d'Amiens. A ce moment-là, de grandes opérations étaient prévues pour le 15. Le 13 cependant, le général Debeney demandait et obtenait que l'offensive de son armée fût retardée d'un jour. Le lendemain matin, on accordait au général Rawlinson ce même supplément de temps pour qu'il complète ses préparatifs. Sir Douglas Haig a révélé dans son Journal qu'il éprouvait les mêmes appréhensions que Rawlinson au sujet de l'attaque contre les solides défenses de Roye-Chaulnes et qu'il était fermement d'avis que la Première armée française et la Quatrième britannique devaient se contenter «de faire pression sur ce front» afin de retenir l'attention de l'ennemi pendant qu'on se préparait à frapper ailleurs avec les Première et Troisième armées britanniques.
On peut supposer que Rawlinson était fortement influencé par les observations que lui fit le général Currie sur l'état des troupes sur qui devait retomber une large part du fardeau, advenant une nouvelle offensive. A une réunion tenue le 14 août au matin, le commandant d'armée montrait à Haig une lettre (accompagnée de photographies aériennes, prises la veille, des positions allemandes) où Currie exposait ses arguments contre la reprise d'une opération qui «coûterait très cher en hommes, sans apporter de compensation». Selon lui, si l'attaque était jugée absolument nécessaire, il fallait la retarder jusqu'à ce que, avec le temps, «la surprise redevienne possible». Une solution de rechange, plus avantageuse à ses yeux, consisterait à retirer le corps canadien du front et, après lui avoir accordé un repos de quelques jours, à l'employer dans la région d'Arras, pour une attaque surprise en direction de Bapaume. Une avance dans ce secteur, combinée à une attaque par les Français à partir de leurs positions, pourrait forcer l'ennemi à se retirer de l'ouest de la Somme sans qu'il soit nécessaire de recourir à une attaque de front.
Cette dernière proposition cadrait avec les opinions de Haig. Un échange de lettres avec Foch le 14 n'aboutit à aucun accord quant à l'opportunité de retarder les opérations sur la Somme; dans un télégramme, ce soir-là, le généralissime demandait à Haig «encore une fois de s'en tenir à la date déjà fixée». Le maréchal, cependant, avait décidé de restreindre l'attaque de la Somme à une série d'étapes délimitées d'avance; durant l'après-midi du 15, il exposait ses arguments au QG avancé de Foch à Sarcus (à vingt milles au sud-est d'Amiens). «J'ai parlé bien franchement à Foch, écrit-il dans son Journal, lui rappelant que je suis responsable envers mon gouvernement et mes concitoyens de la direction des troupes britanniques.» La résistance de Foch avait fléchi ce matin-là lorsqu’il avait appris du général Debeney que l'attaque contre Roye «serait certes difficile» et que, même si on l'engageait, les troupes françaises seraient trop faibles pour la maintenir. «Je me ralliai nettement à l'opinion du maréchal sir Douglas Haig», écrit-il dans ses Mémoires. Il convint qu'il ne fallait pas insister sur l'offensive d'Amiens.
De nouvelles instructions d'ordre tactique communiquées par le GQG britannique enjoignaient à la Troisième armée, qui occupait un front de dix-huit milles au nord d'Albert, de «refouler énergiquement et sans retard l'ennemi en direction de Bapaume»; la Quatrième armée, tout en continuant ses préparatifs, se tiendrait prête à exploiter tout repli allemand vers la Somme. Vers le nord, la Première armée profiterait de tout retrait ennemi pour exercer une pression en direction du sud-est à partir du secteur d'Arras. Dans des conditions favorables, elle s'attaquerait à Monchy-le-Preux et à la colline d'Orange.
Dans une lettre confirmant qu'il acceptait les propositions de Haig, le Maréchal Foch indiquait clairement qu'il escomptait que les opérations britanniques prendraient avec le temps un élan suffisant pour qu'on reprenne la poussée au sud de la Somme. Il remerciait ensuite sir Douglas de sa collaboration qui avait permis la libération complète du secteur d'Amiens et du chemin de fer Paris-Amiens. En vue d'une offensive au nord de l'Aisne, il entendait faire passer la Première armée française du commandement de Haig au groupe d'armées de Pétain. En conséquence, la limite franco-britannique fut déplacée vers le nord jusqu'au chemin de fer Amiens-Chaulnes et la relève du corps canadien par des troupes françaises commençait le 19 août.
Dans la nuit du 19 au 20 août, la 2e division canadienne se mettait en route vers le nord par camion et par train pour y rallier la Première armée française dans le secteur d'Arras. Elle était suivie la nuit suivante de la 3e division. Plusieurs jours devaient s'écouler avant que les 1ère et 4e divisions partent à leur tour. Le général Currie ferma son QG de Dury le 22. Pendant la journée, il rendit visite à plusieurs officiers supérieurs et il eut la satisfaction d'apprendre du général Byng que les exploits des Canadiens à Amiens constituaient la plus belle opération de la guerre».
Adapté et utilisé avec la permission de Nicholson, G. W. L., Le corps expéditionnaire Canadien 1914-1919, Ottawa, R. Duhamel, Imprimeur de la Reine, 1963, p.385-387.













