Les journalistes canadiens en visite en France 5
Le film
Année
1918
Durée
05 min 41 s
Une délégation de journalistes canadiens de premier plan invités par le Ministry of Information visitent l’Angleterre et la France en juillet 1918.
Une fête organisée dans les jardins de la résidence de lord Beaverbrook, à Cherkley Court, le 14 juillet, pour souligner la visite de journalistes et d’hommes politiques canadiens d’importance. Posent pour la photo officielle sir Edward Kemp, ministre canadien des Forces militaires outre-mer, T C Norris, premier ministre du Manitoba, George Stewart, premier ministre de l’Alberta, et W M Martin, premier ministre de la Saskatchewan. Les journalistes visitent la Division canadienne d’instruction et ses terrains d’exercice à Bramshott et à Whitley. H F McDonald, brigadier-général de l’Aldershot Command, passe en revue un bataillon qui défile devant lui. En France, le général sir Arthur Currie, commandant du Corps canadien, accompagne les hommes à la crête de Vimy, où a eu lieu la célèbre bataille. Les journalistes posent avec le feld-maréchal Haig sur les marches de son Château de Beaurepaire, à Montreuil, le 22 juillet. À Hangest, le 27 juillet, les journalistes regardent passer la Brigade de cavalerie canadienne et son commandant, le brigadier-général R W Paterson. Les voyageurs font une brève visite à Hazebrouck puis prennent un chemin de fer de campagne pour se rendre à Ypres. Les plans tournés du train montrent les ruines de la Halle aux Draps, qu’ils visitent également. À Verdun, ils sont escortés par des guides de l’Armée française qui les conduisent à un point de vue d’où ils admirent le panorama, puis à l’un des abris enterrés. Ils quittent Boulogne pour l’Angleterre à bord d’un paquebot camouflé le 29 juillet.
Un peu d'histoire
Après la Grande Guerre
Doyenne du Trinity College et professeure d’histoire à l’Université de Toronto
La Première Guerre mondiale a été un moment important pour les Canadiens. Elle a donné un nouveau sens au statut de nation au Canada, aussi bien qu’en Australie, en Afrique du Sud et en Nouvelle-Zélande. « Auparavant, nous étions satisfaits de faire partie de l’ensemble des colonies, déclarait un des Canadiens qui se sont battus sur la crête de Vimy, mais après, un sentiment national a pris naissance…; nous étions Canadiens. » Bien que le Canada ait continué à faire partie de l’empire britannique, les leaders canadiens ont appris à mieux représenter les intérêts du Canada et à tenir tête aux Britanniques.
Au cours de la guerre elle-même, le premier ministre canadien, Sir Robert Borden, traite de plus en plus d’égal à égal avec son homologue britannique. Lorsque David Lloyd devient Premier ministre britannique à la fin de 1916, il convoque un cabinet de guerre de l’Empire, signe de l’importance qu’accordait à l’époque l’effort de guerre britannique aux ressources et aux hommes de son empire. Lors de la conférence de Paris d’après-guerre, les Canadiens, de concert avec les Australiens, les Néo-Zélandais, les Sud-Africains et les Terre-Neuviens, acquièrent une bonne expérience de la diplomatie internationale. Comme l’a exprimé Loring Christie, l’un des premiers grands diplomates canadiens, le Canada était devenu « une personne internationale ».
Pour les Canadiens aussi bien que pour les Européens, la Première Guerre mondiale est tout simplement la Grande Guerre. Peu de gens avaient imaginé que l’Europe puisse connaître cette horreur à nouveau. Les années 1914-1918 marquent la fin, pour les gens de cette époque et pour les historiens par la suite, de la longue période de paix et de prospérité dont l’Europe avait joui depuis le Congrès de Vienne de 1815 jusqu’à la fin des guerres napoléoniennes.
Les ravages de la guerre sont énormes. La capacité de destruction de l’Europe s’était accrue substantiellement au cours du siècle précédent. La science et la technologie, la capacité industrielle, ainsi que l’organisation politique et sociale des nations européennes leur ont permis de déployer des forces armées importantes sur le champ de bataille et de les garder sur place pendant nombre d’années. Plus de 140 000 soldats canadiens sont blessés entre 1914 et 1918 et 60 000 meurent sur les champs de bataille sur une population de 7,2 millions d’habitants. En proportion, le nombre de victimes se chiffrerait aujourd’hui à près de 270 000 Canadiens.
Dans l’ensemble, la guerre fait neuf millions de victimes chez les soldats et approximativement cinq millions chez les civils. A la fin de la guerre, l’effondrement de l’économie et de la société, qui balaie presque toutes les régions de l’Europe, conduit à la famine, à des décès prématurés et à des maladies comme la typhoïde et le choléra, disparues depuis plusieurs générations. En 1918 et en 1919, l’épidémie mortelle d’influenza décime la population mondiale et fait trois fois plus de victimes que la guerre elle-même, selon les estimations. Le monde n’avait encore jamais connu un nombre si élevé de victimes et pareille destruction.
Même si les avions n’ont pas encore la capacité de destruction d’aujourd’hui, des villes entières, des villages, des fermes, des usines et des mines sont réduits en ruines. Des pans inestimables de la culture européenne disparaissent : le magnifique beffroi gothique de la Halle aux draps d’Ypres; la bibliothèque médiévale de Louvain et ses précieux manuscrits; les grandes cathédrales et les petites églises construites avec tant de ferveur au cours des siècles. L’Europe perd même davantage : la confiance et la fierté à l’égard de sa propre civilisation. La Russie connaît la Révolution de 1917 suivie d’une guerre civile qui fait rage jusqu’en 1920. La Grande Guerre entraîne la chute de la monarchie germanique et celle de la monarchie austro-hongroise, cet immense empire de plusieurs nations qui a dominé le centre de l’Europe pendant des siècles. Au moment de dicter les conditions de la paix, les chefs d’État des pays alliés ont le coût énorme de cette guerre à l’esprit.
Alors que l’effondrement de la Russie donne aux empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie), à la Bulgarie et à l’Empire ottoman l’occasion de sortir de l’impasse du Front de l’Ouest, ces nations en tirent profit avant la participation des États-Unis à la guerre, en avril 1917. Les États-Unis déploient alors des ressources humaines et matérielles considérables dans toute l’Europe. Malgré tout, la Grande Guerre se termine abruptement à la surprise de tous. Les Alliés ont cru devoir se battre jusqu’au printemps de 1919 mais, à l’automne de 1918, les empires centraux sont à bout. La Bulgarie est la première à demander l’armistice et par la suite, l’Empire ottoman. L’Autriche-Hongrie accomplit l’un de ses derniers actes à titre d’empire en demandant l’armistice en novembre.
L’Allemagne, dont les alliés sont en déroute et les armées, à bout d’hommes et de ressources, demande au président américain Woodrow Wilson de l’aider à établir l’armistice. La Grande Guerre prend fin le 11 novembre 1918. L’Allemagne cède tout son équipement terrestre et sa marine. Les troupes allemandes se retirent de tous les territoires occupés et les troupes alliées, qui comptent des Canadiens dans leurs rangs, avancent en Rhénanie, cette région d’Allemagne à l’ouest du Rhin, et occupent les têtes de pont sur la rive orientale du fleuve.
L’armistice donne lieu à plusieurs controverses par la suite. Le président Wilson promet une paix sans représailles ou justice vengeresse et son programme des Quatorze Points propose un nouvel ordre du monde à partir de principes d’équité et de justice donnant aux nations la liberté d’agir à leur gré. Les Allemands signent l’armistice et croient en cette entente. Beaucoup d’Allemands pensent, de manière déraisonnable, ne pas avoir à payer le prix de la défaite. Au fur et à mesure des semaines, des mois et des années qui passent, nombre d’Allemands, et peut-être même la majorité, se persuadent eux-mêmes que l’Allemagne n’a jamais connu la défaite sur le champ de bataille. Pour l’état-major général et ses partisans de droite, la guerre serait le fait de citoyens déloyaux, des membres de la gauche, des libéraux et des Juifs allemands.
Après l’Armistice, les immenses armées de citoyens sont peu à peu démantelées. Les pays vaincus, ravagés par la guerre, luttent pour fournir à leurs populations des emplois et des logements. Pour les hommes eux-mêmes, le retour à la vie civile est souvent difficile. Leurs femmes et leurs fiancées se sont débrouillées seules et les ont remplacés dans leur travail et dans leur rôle. La rapide démobilisation cause également des problèmes aux leaders alliés, car ils doivent s’adapter à un monde qui change rapidement et dont l’agitation est perceptible. Les Alliés ont dicté la paix par écrit, mais se retrouvent en réalité de plus en plus impuissants à imposer l’ordre établi.
L’ampleur des problèmes s’accroît. La guerre a pratiquement bouleversé la société européenne de part en part. La Révolution russe a détruit un empire et avec lui, l’ancien ordre politique et social. Les possessions de la Russie le long de la mer Baltique – la Finlande, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie – ont désormais acquis leur indépendance. L’Ukraine a tenté de le faire, mais a échoué. Dans la région du Caucase, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Georgie ont bénéficié de brefs moments d’indépendance nationale. Les territoires polonais de la Russie ont disparu au profit d’une Pologne renaissante. La fin de l’Autriche-Hongrie n’a laissé que chaos et âpres combats au centre de l’Europe, alors que les États de l’empire démantelé – les anciens comme la Hongrie et la Pologne, et les nouveaux comme la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie – se battent pour l’accession à leur autonomie et la revendication de leurs territoires.
Plus loin, des troubles fomentent au Moyen-Orient. Ce n’est qu’une question de temps avant que l’Empire ottoman, qui contrôlait jusque-là la Turquie et une bonne partie du Moyen-Orient arabe, suive la voie de l’Autriche-Hongrie. Qui héritera de ses possessions? Les Britanniques et les Français, alliés précaires, manœuvrent pour s’emparer de petits bouts de territoire pour eux-mêmes pendant que les nationalistes arabes y voient l’occasion d’obtenir l’indépendance des États arabes.
La Révolution russe est suivie par d’autres. Il semble que, pendant un certain temps, un bolchevisme triomphant emporte dans son sillage la plupart des pays d’Europe. Il y a des insurrections inspirées par les communistes en Allemagne et en Autriche. La Hongrie a un gouvernement communiste pendant plusieurs mois en 1919. En France et en Italie, la gauche incite les ouvriers à des grèves violentes et à des manifestations. Même en Grande-Bretagne et au Canada, pays aux démocraties stables, des grèves générales perdurent. Les artisans de la paix, réunis à Paris pour la conférence de 1919, craignent que, s’ils ne réalisent pas la paix rapidement, la misère augmente dans la majorité de l’Europe et que la révolution se propage. Ils doivent également décider de l’attitude à prendre envers le nouveau gouvernement bolchevique de Russie. Les réponses à ces questions vont de l’intervention à l’accommodement.
Les chefs des États européens doivent également faire face à l’idée qu’ils ne dominent plus le monde. Les nouvelles puissances mondiales – le Japon à l’Est et les États-Unis à l’Ouest – se répartissent les marchés et leur influence sur l’Europe. Au sein de l’Empire britannique, qui demeure la plus grande organisation politique dans le monde, les dominions et l’Inde contestent le Royaume-Uni. Sir Robert Borden, premier ministre du Canada, se plaint amèrement du fait que les Britanniques traitent les Canadiens comme des « automates » et exige que le Canada prenne part aux décisions sur la conduite de la guerre et la forme de la paix à venir. Borden insiste pour que le Canada soit représenté à part entière à la Conférence de la paix à Paris.
La guerre s’est terminée tellement rapidement que les leaders alliés n’ont pas eu le temps de penser à ses suites. Comme c’est souvent le cas à l’arrivée de la paix, les alliances de temps de guerre commencent à s’effondrer. Chaque chef d’État doit désormais considérer les intérêts propres de sa nation. Pour les Français, la priorité est de protéger la France contre un éventuel renouveau de la puissance allemande : différents points de vue s’affrontent, qui vont de l’écrasement radical de l’Allemagne à l’imposition d’un cadre strict des conditions de la paix. Pour les Britanniques, l’enjeu est de protéger l’Empire et ses échanges commerciaux et d’éliminer la menace de la marine allemande. L’Italie veut agrandir son territoire au nord de sa frontière et sur la rive orientale de l’Adriatique. Le Japon présente deux objectifs : conserver les colonies allemandes vaincues (y compris certaines concessions en Chine) et accéder à la reconnaissance de race égale à celle des Blancs. Puisqu’elle fait également partie des Alliés, la Chine réclame les possessions allemandes sur son territoire.
Les Alliés de moindre puissance ont tous leurs propres exigences. La Grèce réclame de grandes parties de l’Anatolie et la Belgique demande le paiement de réparations pour les dommages causés par la guerre. En revanche, les États-Unis n’exigent ni territoire ni réparations. Le président Wilson parle de construire un nouveau monde; d’autre part, ses conseillers et lui-même insistent sur le fait que les Européens doivent rembourser leurs dettes considérables. Le Canada adopte un point de vue similaire à celui des États-Unis; cependant, certains délégués canadiens rêvent par moments de reprendre l’Alaska en échange de la remise par la Grande-Bretagne aux États-Unis de territoires dans les Antilles.
Les artisans de la paix subissent également des pressions, souvent contradictoires, de la part de leurs propres populations. D’une part, un sentiment très fort existe selon lequel l’Allemagne est la principale responsable de la déclaration de guerre et des ravages causés. Il est impossible d’obtenir des indemnités de réparations de la part de l’Autriche, de la Hongrie et de la Bulgarie; par contre, l’infrastructure industrielle de l’Allemagne est pratiquement demeurée intacte. Pourquoi, comme l’affirme ouvertement la France, les contribuables français devraient-ils payer pour la destruction semée sur le sol français par l’invasion allemande?
Le public des pays alliés exige également que les coupables soient punis. L’empereur Guillaume II et ses généraux sont visés. D’autre part, ce même public réclame un monde meilleur où les nations pourraient régler leurs différends dans le calme et travailler main dans la main à prévenir d’éventuelles agressions. La Société des Nations bénéficie d’un appui important dans toute l’Europe.
La Conférence de Paris dure un an, de janvier 1919 à janvier 1920. Elle connaît une activité plus grande pendant les six premiers mois, au cours desquels les principaux chefs d’État des pays alliés et leurs conseillers se rencontrent régulièrement. Cette conférence débute par une rencontre préliminaire où les Alliés s’entendent sur les conditions faites aux vaincus. Le but premier est d’en faire une conférence à l’ancienne, comme le Congrès de Vienne, où les vainqueurs et les vaincus s’assoiraient à une table et marchanderaient jusqu’à en venir à une entente. Cependant, les négociations à propos de la Société des Nations, que le président Wilson veut régler en premier, avant les conditions faites à l’Allemagne, prennent tellement de temps et exigent tellement de compromis difficiles que les Alliés n’osent pas recommencer le processus. Les Allemands, et cet ultimatum causera beaucoup de ressentiment sur le moment et par la suite, ont deux semaines pour réagir par écrit aux conditions qui leur sont faites; ils sont également avisés qu’il n’y aura pas de négociations en face à face. Les autres nations vaincues reçoivent le même traitement.
Les accords de paix font l’objet de nombreuses critiques par la suite. Les Italiens sont profondément déçus de cette paix qu’on appelle « la paix mutilée ». Les Japonais obtiennent les colonies allemandes qu’ils revendiquaient, mais ne parviennent pas à se faire accorder la clause d’égalité raciale à la Société des Nations. Dans les États du centre de l’Europe, on dit que les artisans de la paix propagent l’instabilité et la dissension. Au Moyen-Orient, les Britanniques et les Français créent des pays comme l’Irak pour servir leurs propres desseins et non ceux des populations locales. En encourageant la création d’un État juif en Palestine tout en promettant l’indépendance aux pays arabes, les Britanniques contribuent à la montée du conflit entre Juifs et Arabes. Quelques-unes de ces critiques sont justifiées; au Moyen-Orient, par exemple, où les puissances se comportent comme les impérialistes du 19e siècle et ailleurs, en moindre proportion. Les artisans de la paix ne réussissent pas à ressusciter la Pologne ou à créer la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Ces nations s’établissent par elles-mêmes sur la base d’un nationalisme ethnique. Les artisans de la paix les aident à dessiner leurs frontières et tentent de fonder des États homogènes sur le plan ethnique, mais c’est chose impossible à réaliser étant donné la mixité de la population.
La controverse porte principalement sur les vestiges des accords du traité de Versailles avec l’Allemagne. John Maynard Keynes critique le traité, faisant valoir qu’il est vindicatif et sans vision, opinion qui trouve de nombreux échos chez plusieurs, y compris les Allemands. Si la République de Weimar des années 1920 subit des revers économiques et politiques, c’est principalement dû aux dures conditions du « diktat » de Versailles, selon l’opinion publique. La fin de Weimar et la montée de Hitler au pouvoir sont également classées au rang des conséquences des décisions de 1919. Donc, selon un raisonnement qui a encore cours aujourd’hui, la fin de la Première Guerre mondiale a mené directement au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Les historiens contestent actuellement cette vision simpliste.
Les problèmes économiques de Weimar ne sont pas dus aux coûts des réparations (l’Allemagne n’a payé qu’une fraction de la facture), mais à une mauvaise gestion de la fiscalité et des finances. Si le gouvernement de l’Allemagne avait prélevé des impôts aussi élevés que ceux des citoyens des pays alliés, il aurait réussi à payer les réparations de guerre. Hitler prend le pouvoir, d’une part, parce qu’il mise sur le ressentiment de ses compatriotes; d’autre part, la crise économique de la fin des années 20 favorise le national-socialisme, qui apparaît comme la solution pour mettre fin à la misère en Allemagne et pour éliminer le tort causé par les mauvaises décisions des dirigeants allemands de l’époque. Au cours des années 30, alors qu’Hitler était déterminé à poursuivre l’expansion de la dictature nazie même si celle-ci équivalait à un acte de guerre, les Alliés avaient la possibilité de l’arrêter s’ils l’avaient jugé utile, plus particulièrement en Grande-Bretagne. Dire que la Conférence de 1919 a mené directement au conflit de 1939, c’est ignorer la promesse des années 20 où le monde entier semblait avoir oublié la Grande Guerre; c’est également faire fi des décisions prises au cours de ces vingt années, bonnes ou mauvaises.
Quelques commentaires généraux sur les films de l’époque de la Grande Guerre
Major Michael R. McNorgan
Auteur/Historien
Instructeur, Collège militaire royal du Canada
La première impression que gardent les spectateurs modernes des films du temps de la Grande Guerre est le mouvement saccadé des personnages. Cela s’explique par le nombre relativement faible d’images/seconde que comportent les films de cette époque. La deuxième caractéristique est le fait que la caméra est habituellement fixe tandis que l’action se déroule tout autour. Même si la caméra peut pivoter sur son trépied et saisir une vue panoramique d’une scène, elle ne se déplace pas. À cela s’ajoute l’absence de changement de foyer. Par exemple, si l’action se déroule au premier plan, la caméra reste là; si elle se déroule au deuxième plan, elle reste là aussi, et ainsi de suite.
Toutes ces caractéristiques sont le fruit de la technologie de l’époque. Les caméras avec leur trépied et leur magasin de pellicule pesaient 44 kg. Il n’était pas facile de les transporter ni de les dissimuler. Dailleurs, dans une longue scène montrant un bombardement sur le front, les sacs de sable utilisés par le cinéaste pour camoufler sa caméra sont visibles au bas de l’image. Pour changer le foyer et passer d’un gros plan à un plan moyen, puis à un plan général, un changement de lentille était nécessaire, une opération qui exigeait du temps et, évidemment, l’interruption du tournage.
C’est au printemps 1916 que les Anglais utilisent pour la première fois des caméras sur le champ de bataille. Sur le terrain, les cinéastes découvrent qu’ils ont besoin de la lumière du soleil pour obtenir des prises de qualité. S’ils tournent par temps nuageux, ils essaient de compenser le manque de lumière en laissant plus longtemps la pellicule dans le révélateur; mais ces films demeurent quand même très sombres et leur contenu difficile à voir. Il est donc impensable de tourner pendant la nuit.
Voilà pourquoi la plupart des tournages ont lieu à l’arrière des lignes. Il existe de très rares plans réalisés dans les tranchées du front, les plus célèbres étant les scènes de soldats « sautant par-dessus les sacs » le 1er juillet 1916, premier jour de la bataille de la Somme. (Bien que de nombreux experts aient reconnu l’authenticité de ce film, il a suscité une controverse, certains commentateurs informés soutenant que les images ont en réalité été tournées à l’arrière des lignes.)
Un autre des plans célèbres tournés sur le front (et il n’y a aucune controverse au sujet de son authenticité) montre l’explosion d’une énorme mine devant le village de Beaumont-Hamel, le 1er juillet 1916. L’explosion de cette mine marque le début des combats au cours desquels disparut presque en entier le Newfoundland Regiment, qui perdit 710 de ses 800 membres.
Les directives dictées par la propagande
Outre les difficultés techniques, les caméramans doivent également tenir compte des directives officielles concernant la propagande. Les scènes où l’on voit des soldats britanniques et alliés morts ou grièvement blessés sont censurées. Les scènes de fraternisation entre soldats anglais et allemands le sont également. Les prisonniers allemands ne peuvent être représentés que dans des scènes de travaux agricoles. Les ouvriers chinois, employés en grand nombre par les Britanniques sur le front occidental, ne doivent pas être montrés en train de faire des travaux qui pourraient sembler de nature militaire aux yeux de leurs compatriotes. Il est remarquable de constater à quel point ces restrictions ont été ignorées; néanmoins les séquences de ce genre sont plutôt rares.
Les cinéastes aussi ont leurs intentions et leurs projets. Ils veulent que leurs films soient accueillis par le public en général comme des représentations fidèles de la guerre. Pendant la guerre d’Afrique du Sud (1899-1902), des scènes de guerre falsifiées avaient été montrées dans les cinémas publics et causé un certain scandale, ce qui avait porté atteinte à la crédibilité des cinéastes. Ces derniers ne seront donc pas ouverts aux suggestions de falsification des scènes de guerre. Les séquences montrant des prisonniers allemands auprès de patients sur civières et les mettant dans les wagons d’une voie ferrée légère en sont un exemple. Nous voyons des alliés blessés, même si les patients sont ambulatoires et les blessures recouvertes, et nous voyons des prisonniers de guerre occupés à autre chose que des travaux agricoles. Le Corps canadien utilise un réseau de voies ferrées légères vers la crête de Vimy, afin d’approvisionner le front et d’en évacuer les morts et les blessés et les séquences mentionnées ci-dessus mettent en scène, de toute évidence, des Canadiens (les insignes qu’ils portent à l’épaule sont visibles) et montrent vraisemblablement la ligne ferroviaire de Vimy.
Avec le temps, les cinéastes acquièrent de l’expérience dans cette nouvelle besogne de tournage en temps de guerre et leurs réalisations évoluent en qualité et en complexité.
Les casques d’acier et autre coiffure
Le port du casque d’acier indique généralement que le front se trouve assez près de la séquence projetée. Le casque d’acier britannique est introduit à l’été 1916. C’est un casque inconfortable, à cause de son poids et de ses anneaux de caoutchouc rigide qui exercent une pression sur le crâne. De plus, comme il n’y a aucune aération, la sueur du soldat lui coule dans les yeux, en particulier durant les mois d’été. Malgré tout, ce casque réduit radicalement le nombre de blessures à la tête et il n’est pas difficile d’en imposer l’usage aux troupes sur le front; mais, chaque fois qu’ils le peuvent, les soldats le remplaçent par la casquette souple. Quoi qu’il en soit, si dans une séquence tous portent le casque d’acier, nous sommes vraisemblablement près du front. S’il y a un mélange des deux types de coiffures, nous sommes derrière les lignes et, si tout le monde porte la casquette, nous sommes assurément à l’arrière. Les soldats enlèvent leur coiffure lorsqu’ils travaillent à des tâches astreignantes à l’arrière, mais on les montre rarement tête nue parce qu’il n’est pas convenable qu’un officier ou un soldat apparaisse sans casquette ou sans casque – de toute manière, ils ne peuvent pas saluer sans couvre-chef.
Les soldats des troupes montées (cavalerie, artillerie à cheval, unités cyclistes) se différencient facilement de ceux des troupes à pied (infanterie, artillerie de campagne) parce qu’ils portent un baudrier. Il s’agit d’une bande de cuir remplie de munitions pour un fusil 0,303 et passée sur l’épaule droite des soldats – mais non des officiers – et portée en écharpe. Chaque chargeur de cinq cartouches est contenu dans un étui séparé avec un rabat fermé par bouton-pression. Tous les soldats qui se déplacent à cheval ou à bicyclette dans l’exercice de leurs fonctions reçoivent cette pièce d’équipement.
Les officiers se différencient généralement des simples soldats par leur ceinturon Sam Browne, un ceinturon de cuir porté autour de la taille avec une bandoulière passant sur l’épaule droite. En outre, les officiers des troupes montées portent habituellement des bottes hautes plutôt que des bandes molletières (ces longues bandes d’étoffe enroulées autour des mollets). Le fait que les officiers portent un uniforme différent de celui des soldats les rend plus facilement identifiables sur le terrain, ce qui ne les avantage pas nécessairement, car l’ennemi aussi repère les officiers plus facilement et en font alors leurs cibles prioritaires. Dans les unités d’infanterie, certains officiers ont choisi de porter le même uniforme que leurs hommes et de prendre un fusil, plutôt que l’habituel revolver des officiers, lorsqu’ils s’engagent dans l’action. Les officiers de cavalerie et d’artillerie à cheval n’ont pas ce problème puisque, du point de vue de l’ennemi, les militaires à cheval se ressemblent tous.
L’hiver, dans les unités du front, on fournit aux soldats des vestes de cuir sans manches, qui figurent dans de nombreuses séquences. Moins souvent filmés, les insignes peints sur les casques d’acier sont également présents. Plusieurs unités ont adopté cette idée, mais elle n’a pas la même popularité partout puisque, si le casque n’est pas recouvert d’une housse ou si les insignes ne sont pas masqués par une croûte de boue, ces taches de couleur rendent le porteur plus visible aux yeux de l’ennemi et offrent au bon tireur un excellent point de visée.
Dernière remarque, plusieurs séquences illustrent des porteurs. Il s’agit de soldats des unités du front qui sont envoyés à l’arrière pour en rapporter des rations, des munitions et des réserves pour ravitailler leurs unités; ces déplacements se font habituellement pendant la nuit. Chaque coffre de ravitaillement est transporté à dos d’homme grâce à une sangle d’étoffe solide ajustée au front du porteur. Ainsi les porteurs gardent-ils les mains libres pour pouvoir reconnaître leur chemin dans l’obscurité. Cette méthode de transport, généralement utilisée par les Canadiens, est un héritage de l’époque de la traite des fourrures où elle a été apprise des Amérindiens.
Les journalistes et la guerre
Myriam Levert
Étudiante, HEC, Montréal
Les militaires comprennent rapidement que si les méthodes de communication de masse apparues au cours du XIXe siècle permettent de sensibiliser et de mobiliser des populations entières, elles engendrent aussi des dangers jusqu’alors inexistants. La censure est donc élevée au rang de stratégie militaire très tôt dans le conflit pour atteindre deux objectifs : envelopper l’ennemi dans les brumes de l’ignorance et protéger le moral de la nation afin de favoriser l’effort de guerre. Nul n’est donc libre de dire ou d’écrire ce qui lui plaît. Les journalistes canadiens le découvrent dès le déclenchement des hostilités en août 1914.
Le premier objectif visé par la presse lors de la déclaration de guerre est d’informer la population du déroulement des combats, mais cela s’avère très difficile. Le gouvernement britannique interdit en effet la présence des journalistes sur le front jusqu’en 1915. Par la suite, la situation ne s’améliore guère. Les informations militaires proviennent d’un « témoin oculaire officiel » nommé par le gouvernement canadien qui transmet depuis Londres des reportages si tendancieux qu’il n’est pas pris au sérieux. Enfin, en mars 1917, en réponse aux plaintes croissantes des journalistes, l’Association de la presse canadienne envoie au front un véritable correspondant de guerre, T. S. Lyon, rédacteur en chef du Globe de Toronto.
Ainsi, puisque les correspondants canadiens se font assez rares au cours de la Grande Guerre, les journalistes s’approvisionnent en nouvelles sur les combats grâce aux transmissions télégraphiques provenant de leurs confrères européens. Par contre, les dépêches sont scrupuleusement vérifiées : les informations et photographies qui réussissent à échapper aux ciseaux des censeurs assignés à chaque groupe de correspondants sont scrutées et modifiées par la Censure française et britannique avant de traverser l’Atlantique.
Les tentacules de la censure ne s’arrêtent pas là. L’une des premières actions militaires du gouvernement canadien est d’instaurer la censure de la presse grâce à la Loi sur les mesures de guerre. Cette loi n’est toutefois pas suffisante pour endiguer le flot d’informations pouvant nuire à la sécurité de la nation. En effet, puisque la guerre est un sujet très lucratif pour les journaux et que la censure est volontaire, les rédacteurs en chef succombent au désir d’augmenter leurs ventes grâce à des informations dangereuses. Les informations les plus prisées sont celles qui devraient être tues selon les règles de la censure : le mouvement des troupes ou des vivres sur le territoire canadien, le départ des contingents pour le front, l’emplacement des industries militaires, les spécifications techniques de l’arsenal, les rumeurs d’espionnage et les listes des victimes.
En juin 1915, afin de mettre un terme à ces infractions, le gouvernement fédéral crée un Bureau de la censure et nomme le lieutenant-colonel Ernest J. Chambers censeur en chef de la presse. Jumelant plus de 30 ans d’expérience en journalisme à une carrière militaire, Chambers est respecté tant par le gouvernement que par les journalistes. Sous son égide, les rédacteurs en chef doivent s’assurer de jeter au panier toute information susceptible d’être utile à l’ennemi, de mettre la vie des soldats en danger ou de décourager l’effort de guerre. Cette définition est très large. En plus des détails sur les opérations militaires, elle endigue aussi la plus grande partie de l’information dressant un portrait réaliste de la guerre. Selon Chambers, la population du Canada pourrait être effrayée et découragée par les horreurs de la guerre. Les journalistes sont donc forcés d’utiliser un langage édulcoré : une défaite devient un revers; une retraite, un repli des positions; une légère avance, une brillante victoire. Les lettres des soldats sont aussi censurées. Seules les allusions humoristiques et optimistes à propos de la guerre sont autorisées dans les journaux canadiens.
La majorité des journalistes déplorent cette situation. D’ailleurs, pour certains journaux, comme le World de Toronto, empêcher la publication des nouvelles réalistes n’a aucune utilité réelle, sauf celle de nuire au recrutement. En effet, selon le quotidien, de telles informations sur la guerre démontrent l'urgence de la situation au peuple canadien et stimulent la flamme patriotique des jeunes hommes en âge de s'enrôler. À l'inverse, une image positive et édulcorée de la guerre donne plutôt l'impression que les conflits se poursuivent sans encombre et qu'il n'y a pas besoin de plus d'hommes sur le front. Un autre tort attribué à la censure est celui de protéger le gouvernement de la surveillance de l’opinion publique. Le Bulletin d’Edmonton démontre entre autres à ses lecteurs que la censure a caché au public canadien les défauts des fusils Ross pendant près de deux ans. Selon plusieurs quotidiens, si les faits concernant les défauts du fusil avaient été connus, le soulèvement de l’opinion publique aurait forcé l’adoption d’une meilleure arme et aurait peut-être prévenu plusieurs tragédies sur les champs de bataille.
À partir de 1917, la liberté de presse devient encore plus menacée. Se faisant le miroir de l’opinion publique, les journaux émettent en effet de plus en plus de critiques contre les politiques de guerre du gouvernement et les conditions socioéconomiques prévalant au Canada : enregistrement national, rationnement, augmentation du coût de la vie, mauvais traitement des civils par les autorités militaires et conscription. L’opposition la plus vive se manifeste au Québec. Les journaux libéraux, nationalistes et catholiques refusent de taire leur opposition à la conscription et à toute autre mesure jugée excessive. Ne voulant pas autoriser la diffusion de telles récriminations, le gouvernement vote une nouvelle loi censoriale plus restrictive et visant spécifiquement la publication de critiques à l’endroit du pouvoir. Si les menaces de suppression, d’emprisonnement et d’amende ne convainquent pas les journalistes canadiens-français de mettre un bâillon sur leurs critiques, les suppressions successives des journaux libéraux Le Canada et Le Bulletin et du journal ultracatholique La Croix, de même que la censure de la chronique de guerre de l’hebdomadaire L’Action catholique au printemps 1918, les forcent toutefois à se soumettre.
À bien des égards, la censure canadienne pendant la Première Guerre mondiale peut être considérée plus sévère que celle exercée dans les pays alliés. Du début des hostilités jusqu’au 30 avril 1919, moment où la censure des nouvelles prend officiellement fin, 253 publications sont censurées au Canada. De ce nombre, 164 sont publiées dans une langue autre que le français ou l’anglais. Les journalistes ne sont pas dupes. Cependant, s’ils résistent à toute intrusion dans leur liberté d’expression, les journalistes canadiens sont néanmoins prêts à participer à l’effort de guerre.
En effet, les journalistes deviennent des informateurs en transmettant au censeur de nombreuses informations utiles aux autorités. Par ailleurs, les journaux se transforment en organes propagandistes. Au Québec, par exemple, La Presse et La Patrie participent activement à la formation du 22e Bataillon canadien. Les journaux offrent aussi de l’espace gratuit pour les campagnes publicitaires du gouvernement ou publient des articles encourageant les jeunes hommes à s’enrôler.
Tout au long de la guerre, les journalistes canadiens sont tiraillés. Personne ne désire mettre la vie des jeunes soldats en danger ou nuire à la bonne poursuite de la guerre. Cependant, la censure visant à protéger le moral de la nation et, de fait, le gouvernement en place à Ottawa, est plus difficile à accepter. Partie intégrante de la machine de guerre, mais aussi outil politique, la censure bouleverse les fondements de la profession journalistique au Canada pendant plus de quatre ans.
Repères bibliographiques
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Les troupes montées canadiennes
Major Michael R. McNorgan
Auteur/Historien
Instructeur, Collège militaire royal du Canada
LA CAVALERIE
Au début de la Première Guerre mondiale, la cavalerie est encore la principale branche mobile d’une armée. Cependant, après le début de la guerre statique des tranchées sur le front occidental, à la fin de 1914, – avec des barrières de gros fils barbelés et de nombreuses mitrailleuses protégeant les ouvrages défensifs – l’utilité de la cavalerie sur le champ de bataille diminue de beaucoup. On maintient néanmoins toute la force de la cavalerie, car on espère constamment pouvoir faire une brèche dans le front ennemi et prendre à rebours ses lignes défensives. Par conséquent, pour pratiquement toutes les opérations offensives majeures de la guerre, des divisions de cavalerie sont gardées en réserve.
Le Canada a fourni deux groupes de cavalerie distincts pendant la guerre : la Canadian Cavalry Brigade et un régiment de cavalerie indépendant nommé Canadian Light Horse.
Canadian Cavalry Brigade
Formée en Angleterre au cours de l’automne 1915, cette brigade est constituée d’unités permanentes de combattants, the Royal Canadian Dragoons et Lord Strathcona’s Horse, auxquelles se joint la Royal Canadian Horse Artillery. Au début de 1916 s’ajoutent le Fort Garry Horse, un régiment de milice de Winnipeg, de même que le Cavalry Brigade Machine Gun Squadron, équipé de mitrailleuses Vickers. La Canadian Cavalry Brigade fera partie d’une division de cavalerie britannique pour le reste de la guerre. Sa première intervention à cheval a lieu sur la Somme, au cours de l’été 1916. Lorsque les unités de cavalerie ne sont pas appelées à titre de forces de réserve au cours d’une offensive, on emploie leurs soldats sans montures pour occuper des secteurs calmes du front.
La Brigade est de nouveau appelée à intervenir à cheval en mars 1917, alors qu’on lui confie la tâche de poursuivre la retraite inopinée des Allemands vers une nouvelle position défensive appelée ligne Hindenburg. Au cours de cette poursuite, le lieutenant Harvey, du Lord Strathcona’s Horse, obtient la première Croix de Victoria de la brigade pour sa vaillance au cours de la libération d’un village français. Au moment de la bataille de Cambrai, en novembre 1917 – mieux connue comme première grande offensive de chars d’assaut de la guerre –, la Canadian Cavalry est déjà considérée comme l’une des meilleures brigades de la cavalerie britannique et elle a pour fonction de prendre la tête d’une grande force de cavalerie d’exploitation. Pendant cette opération, un seule unité de cavalerie franchit les lignes allemandes, et c’est un escadron canadien; le lieuteant Strachan, du Fort Garry Horse, se voit alors décerner la Croix de Victoria pour sa bravoure.
La brigade se distingue brillamment au cours de l’offensive de mars 1918 contre Amiens, se déplaçant d’un endroit à l’autre et contribuant à ralentir l’inlassable avance ennemie. Sa dernière intervention au cours de cette opération se déroule dans le bois de Moreuil, où le lieutenant Flowerdew, du Lord Strathcona’s Horse, reçoit la Croix de Victoria à titre posthume après avoir dirigé bravement une charge de cavalerie contre les mitrailleuses allemandes. Après la guerre, le maréchal Foch, commandant suprême des armées alliées, accordera aux Canadiens le mérite d’avoir freiné l’offensive allemande à Moreuil et empêché la séparation des armées française et anglaise. Au cours de la dernière année de guerre, la Canadian Cavalry Brigade est de nouveau en action durant la grande victoire du Corps canadien contre les Allemands à Amiens, en août, et joue un rôle important en suivant la déroute allemande au cours des deux derniers mois de la guerre.
Canadian Light Horse
Jusqu’en mai 1916, trois des quatre divisions d’infanterie du Corps canadien maintiennent leur propre escadron de cavalerie de 150 soldats de tous niveaux. Ces escadrons – du 19e Alberta Dragoons, du 1er Hussards et du 16e Light Horse – sont alors intégrés dans un régiment nouvellement formé qui relève directement du poste de commandement du Corps canadien. Au début de 1917, cette unité reçoit le nom de Canadian Light Horse.
Sa première intervention à titre d’unité à cheval se réalise lorsque l’armée consolide le terrain capturé au cours de l’attaque de la crête de Vimy, en avril 1917. Le Canadian Light Horse joue un rôle important dans les combats le 10 octobre 1918, à Iwuy, où a lieu la dernière charge sabre au clair de la cavalerie canadienne de toute l’histoire. Dans la poursuite des Allemands, au cours du dernier mois de la guerre, les escadrons de la Canadian Light Horse se trouvent toujours loin devant, comme un corps d’éclaireurs, et s’assurent que les divisions canadiennes ne seront pas prises par surprise par les patrouilles allemandes couvrant le repli des troupes ennemies. Le 11 novembre 1918, lorsque la guerre se termine pour les Canadiens à Mons, en Belgique, le Canadian Light Horse se trouve déjà bien au-delà de la ville.
LES CHARS D’ASSAUT
Les véhicules de combat blindés modernes – chars d’assaut et voitures blindées – doivent leur évolution en partie aux impasses créées sur le front occidental par la combinaison mortelle des mitrailleuses et des épaisses ceintures de barbelés protégeant les lignes de tranchées, et par les bombardements massifs de l’artillerie qui peuvent être lancés avec beaucoup de précision sur les attaquants. Depuis la fin de 1914, des scientifiques britanniques s’interrogeaient sur la manière de renforcer un contingent offensif pour qu’il parvienne à traverser des tranchées bien défendues. Ils en sont venus à l’idée d’un « vaisseau terrestre » – un véhicule chenillé protégé par un blindage et assez gros pour transporter des fusils ou des mitrailleuses, passer par-dessus les ceintures de barbelés et traverser les tranchées. Ce véhicule hautement secret reçoit le nom de code « tank ».
Les tanks sont d’abord introduits en nombres limités durant la bataille de la Somme, à la mi-septembre 1916, et le Corps canadien en reçoit sept (de modèle Mark I) pour son offensive sur le village de Courcellette. Mais les premières versions se révèlent de véritables cauchemars sur le plan mécanique; presque tous tombent en panne avant même d’approcher les lignes allemandes. Malgré tout, les chercheurs continuent à améliorer les dessins de leur tank. En novembre 1917, enfin, on utilise un grand nombre de chars d’assaut dans une offensive réussie à Cambrai : l’ère de la guerre mécanisée est née. Ensuite, les chars d’assaut jouent un rôle majeur à la bataille d’Amiens, en août 1918, dans la percée de la ligne Hindenburg en septembre et dans la poursuite des troupes allemandes en retraite, en octobre et novembre 1918.
Au début de 1918, nombreux sont ceux qui pensent que la guerre pourrait bien se prolonger jusqu’en 1919, et le Corps canadien accepte d’augmenter les unités de blindés. Le premier bataillon canadien de blindés est recruté chez des étudiants d’université et, en juin 1918, il est envoyé en Angleterre pour commencer son entraînement à la British Tank School. Malgré les réticences croissantes des Canadiens à se porter volontaires à ce stade de la guerre, un 2e bataillon est aussi formé. Le 1er Bataillon de blindés vient tout juste de terminer son entraînement et se prépare à partir pour le front lorsque l’armistice est proclamée le 11 novembre 1918. Cependant, même si aucune unité canadienne de blindés n’a participé activement à la guerre, de nombreux Canadiens ont servi dans des bataillons britanniques de blindés, et à un certain nombre d’occasions, ont manifesté leur nationalisme en peignant des feuilles d’érable bien en vue sur leurs véhicules.
LA BRIGADE DE MITRAILLEUSES MOTORISÉES
En 1914, le Canada crée la première unité blindée au monde. L’âme dirigeante de cette réalisation est Raymond Brutinel, ingénieur fortuné originaire de France, qui fait l’hypothèse que des véhicules blindés légers pouvant transporter des mitrailleuses se révéleront particulièrement utiles. Il offre au gouvernement d’amasser les fonds nécessaires pour la construction des véhicules, offre qui est acceptée immédiatement. Brutinel dessine les véhicules et les fait construire, achète les mitrailleuses et recrute les soldats, le tout en deux mois. Sa nouvelle unité est appelée « Automobile Machine Gun Brigade No. 1 » (brigade de mitrailleuses automobiles no 1). Au cours des mois suivants, trois autres unités mobiles de mitrailleuses sont formées et financées par souscription privée – la batterie Eaton, la batterie Borden et la batterie Yukon. Les quatre unités se retrouvent en France où, en 1915, elles sont intégrées, sous le commandement de Brutinel, sous le nom de Canadian Motor Machine Gun Brigade (brigade canadienne de mitrailleuses motorisées).
Les mitrailleuses motorisées de Brutinel interviennent de façon indépendante au cours de la dernière année de la guerre, lorsque l’impasse de la guerre de tranchées a cédé sous la pression. Cette force d’une grande mobilité joue un rôle particulièrement important pour contenir l’assaut de l’offensive allemande de mars 1918, et une deuxième brigade semblable est alors formée. En août 1918, pendant la bataille d’Amiens, ces mitrailleuses motorisées constituent un élément de grande valeur de la formation disparate faite de cavaliers, d’automobiles blindées et de ciclystes, et appelée « Force canadienne indépendante ». Entre septembre et novembre, cette force mène le Corps canadien d’une victoire à l’autre pendant la poursuite vers Valenciennes, puis jusqu’à Mons, le 11 novembre, où la guerre prend fin.
LES CYCLISTES
Au début de la guerre, chaque division canadienne possède sa propre compagnie de cyclistes – des soldats équipés de bicyclettes solides et dont les fonctions sont liées, entre autres, à la sécurité du terrain et à certains aspects du renseignement militaire. Dans les conditions statiques du front occidental, ils ne sont pas très utiles, alors on a tendance à les utiliser comme gardiens ou comme ouvriers. En mai 1916, les quatre compagnies sont amalgamées pour former le Canadian Corps Cyclist Battalion (bataillon de cyclistes du Corps canadien). En 1918, le bataillon est intégré dans la Force indépendante du brigadier général Brutinel et ses membres servent vaillamment à Amiens et au cours de la poursuite de Mons : comme une sorte d’infanterie montée, ils pédalent jusqu’au théâtre de l’action, mettent pied à terre et combattent à titre d’unité d’infanterie.
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Images
Ressources éducatives
La marche vers le Rhin
Le dimanche 17 novembre 1918, jour d'action de grâces, des représentants des unités canadiennes assistaient à des cérémonies spéciales dans les églises de Mons. En l'honneur des troupes libératrices, le carillon de la ville jouait O Canada. A neuf heures le lendemain matin, les unités de tête de la 1ère et de la 2e division canadienne traversaient les lignes d'avant-poste pour entreprendre la marche vers le Rhin. Chaque division avançait en trois colonnes de brigade sur
des routes distinctes. Les colonnes de la 1ère division, à gauche, se dirigeaient vers Cologne; la 2e division, à la droite, marchait vers Bonn. Un rideau de cavalerie avançait à une journée de marche devant l'infanterie de tête. Chaque colonne assurait sa propre protection rapprochée, aidée de la cavalerie et des cyclistes détachés des troupes de corps d'armée. Toute cette marche de 250 milles se produisait dans les conditions de l'activité de service et l'on prenait toutes les précautions militaires contre la surprise. Pour assurer la prise en charge harmonieuse des mains de l'ennemi, le pays avait été divisé en zones. Les Allemands avaient reçu l'ordre de déposer le matériel de guerre à des endroits désignés d'avance dans chaque zone et de se retirer de cette zone la veille de l'entrée des Alliés. Cependant, avant que les 3e et 4e divisions pussent se mettre en marche, des difficultés de ravitaillement obligèrent à modifier le plan général de l'avance. La destruction à peu près complète de toutes les voies ferrés et de toutes les routes dans les anciennes zones de bataille empêchait de maintenir deux armées en mouvement tout en assurant les services requis à la population civile de Belgique. En conséquence, seule la deuxième armée alla de l'avant. Les troupes canadiennes d'occupation se bornèrent aux 1ère et 2e divisions accompagnées du QG du corps et de certaines troupes de corps d'armée déjà en marche.
Dans l'entrefaite, les divisions en mouvement faisaient des haltes fréquentes pour permettre aux Allemands d'évacuer les diverses zones en conformité des plans préétablis. Elles ne rencontraient pas de troupes ennemies mais apercevaient des preuves abondantes de leur passage. Les débris d'un grand attirail de guerre se voyaient partout. Conformément aux conditions de l'Armistice, les Allemands avaient rassemblé, d'habitude dans les villages et les villes ou aux environs, d'immenses parcs de canons ou des dépôts de munitions et d'autre matériel de guerre. Ils avaient laissé, amarrées sur les canaux, des péniches chargées, sur une longueur de plusieurs milles, et les routes étaient parsemées de casques, d'uniformes abandonnés et même d'armes8. La marche à travers la Belgique prenait l'aspect d'une avance triomphale, surtout dans le cas des bataillons de tête. Les habitants des agglomérations que traversaient les Canadiens et qui avaient été occupées par les Allemands communiquaient une chaleur particulière à leur bienvenue et exprimaient leur gratitude de bien des façons. A d'autres endroits, la population était moins avenante, car elle ne voulait voir aucun soldat, de quelque nationalité qu'il fût. Une fois qu'ils eurent traversé la frontière allemande, les Canadiens reçurent une réception marquée au coin de la froideur qui contrastait nettement avec l'autre. Les seuls spectateurs y étaient des enfants à la tête rasée qui regardaient avec curiosité, au bord de la route. Les adultes restaient discrètement cachés, jetant un coup d'oeil par l'entrebâillement des portes ou les volets des fenêtres, aux colonnes en marche.
On avait fixé au 13 décembre la traversée du Rhin par les Alliés. On tenait cette occasion pour plus significative que la traversée de la frontière allemande. Pendant plusieurs jours avant cette date, les Canadiens se concentraient sur la rive gauche en face de Cologne et de Bonn autant que possible. Dans ces positions, toutes les unités se livraient avec ardeur au brossage et au frottage traditionnels pour que, les cuivres luisant et les vêtements dans le meilleur état possible, les hommes de tous grades présentent une apparence impeccable au cours de cette journée importante. Le 12, la 1ère brigade de cavalerie britannique, qui était passée sous le commandement du général Currie le 1er décembre, traversait à Bonn pour établir des postes de
contrôle à l'intérieur de la tête de pont.
Le 13, le jour se leva sombre et humide; une pluie persistante tomba pendant toute la journée. La 1ère division traversa le Rhin sur le pont du sud à Cologne, pour défiler devant l'officier général commandant la deuxième armée, c’est-à-dire le général sir Herbert Plumer, tandis que des foules d'Allemands bordant les rues de la ville regardaient en silence les Canadiens coiffés du casque d'acier passer dans tout leur harnachement de guerre. Au pont de Bonn, le général Currie, «après une nuit très confortable dans le lit de Sa Majesté», surveillait la traversée et recevait le salut de la 2e division qui défilait dans une colonne impressionnante s'étendant sur dix-huit milles. Les spectateurs civils y étaient encore moins nombreux et également froids. Cette journée mémorable pour les Canadiens ne pouvait qu'apporter l'humiliation à la population dont ils avaient contribué à vaincre les armées.
Adapté et utilisé avec la permission de Nicholson, G. W. L., Le corps expéditionnaire Canadien 1914-1919, Ottawa, R. Duhamel, Imprimeur de la Reine, 1963, p.482-485.
[From a Stretcher Handle]:
Juin 1916 — Troisième bataille d'Ypres
Le 7 juin Poste de secours avancé, « Abris dans le remblai du chemin de fer » (p.91)
Nous, c'est-à-dire trois sections de brancardiers, sommes arrivés ici cet après-midi. La route d'Ypres était jonchée de débris de guerre : fusils, pièces d'équipement, avant-trains, wagons de ravitaillement et chevaux morts. Des canons de tous calibres sont rassemblés près d'ici, et on entend le tir constant des petites armes. Le poste de secours, creusé dans le remblai du chemin de fer, est presque à l'épreuve des obus.
Le 14 juin
Nous travaillons sans arrêt depuis quarante-huit heures, mais le combat fait encore rage et les blessés tombent tellement vite que nous ne suffisons pas à la tâche. Il a plu toute la semaine. Dans les tranchées, nous pataugeons dans l'eau et la boue jusqu'aux genoux et, en certains endroits, jusqu'à la taille. Il y a des morts et des blessés partout : dans les tranchées, dans les cratères d'obus et le long des chemins détrempés. Nous avons transporté deux mille blessés depuis le début de l'attaque, mais des centaines d'autres sont en train de mourir de froid à un mille d'ici, et nous ne pouvons pas nous y rendre. Ceux qui sont déjà ici doivent attendre leur tour à l'extérieur du poste de secours.
Ce soir, la 3e Ambulance de campagne doit nous relever. Ces douze heures de repos seront bienvenues, car nous sommes tous épuisés.
Septembre 1916 — La Somme — Un combat aérien
Le 11 septembre
À elles seules, les prouesses quotidiennes des aviateurs suffiraient à nous désennuyer. L'âge de la chevalerie n'a jamais connu de tournois plus grandioses que ceux que se livrent, sans effort apparent, ces chevaliers du 20e siècle dans l'arène bleue du firmament. Ce matin, j'ai assisté à un imposant duel opposant une escadre britannique à une escadre allemande. Elles ont combattu là-haut dans les nuages pendant environ trente minutes, à la grande satisfaction d'un public d'environ un quart de million qui, échelonné le long de la ligne de front, les acclamait d'une voix puissante. Le combat était centré sur deux appareils qui manoeuvraient comme des aigles hostiles. Ils s'élançaient, dans un va-et-vient incessant au-dessus des spectateurs ébahis, chacun essayant d'amorcer une attaque en piqué sur l'autre. Enfin, « notre homme » a eu le dessus; faisant feu de sa mitrailleuse meurtrière, il a terrassé son adversaire qui s'est écrasé en flammes et dans un épouvantable grondement de tonnerre, comme l'ange de Milton que « le Souverain Pouvoir jeta flamboyant, la tête en bas, de la voûte éthérée ».
Pendant le combat, la circulation au sol s'était interrompue et l'activité guerrière s'était arrêtée comme réglées par un mouvement d'horlogerie. Après, les roues recommencèrent automatiquement à tourner—les attelages se remirent à patauger péniblement sur les routes, les hommes reprirent les fusils qu'ils avaient mis de côté ou rentrèrent dans les rangs ou continuèrent leur repas ou leur jeu de cartes, et les colonels regagnèrent leurs abris.
Texte extrait et reproduit avec permission de: From a Stretcher Handle: The World War I Journal & Poems of Pte. Frank Walker. Mary F. Gaudet, ed. Charlottetown, PEI: Institute of Island Studies, 2000.














