Sir Robert Borden en compagnie des troupes canadiennes 3
Le film
Année
1917
Durée
05 min
Sir Robert Borden, premier ministre du Canada, visite les bâtiments britanniques qui mouillent dans les eaux du Firth of Forth en février 1917.
Plan hanche de sir Robert Borden dans une vedette, qui monte à bord du navire de sa majesté le Queen Elizabeth - un cuirassé de la classe Royal Sovereign est amarré à l’arrière-plan. Le commodore Brand et l’amiral Beatty sont parmi les officiers qui l’accueillent. Sur la plage arrière, Borden discute avec Beatty et Madden. Le groupe descend par l’écoutille. Coupure sur un plan hanche de Borden et de sa suite qui gravissent la passerelle d’embarquement du navire de sa majesté le Canada - le capitaine Nicholson (?) les accueille. Les officiers de bord sont présentés à Borden, qui passe en revue une partie de l’équipage. Coupure sur un plan moyen depuis le gaillard à une tourelle (taud de toile à l’avant-plan) : les pièces d’artillerie sont élevées et abaissées. Plan moyen de l’équipage préparant le paravane sur le gaillard - à l’arrière-plan, la baleinière du navire est hissée à bord. Plan moyen en contre-plongée du pont jusqu’au sommet du mât de misaine puis plan panoramique vers le bas jusqu’à une passerelle et aux tourelles avant - plan panoramique vers la droite jusqu’au côté gauche du gaillard tandis qu’on fixe les câbles de remorquage au cabestan et qu’on hisse le paravane à l’extérieur de la coque.
Un peu d'histoire
La grande transformation
Directeur général de la Fondation Historica du Canada
Selon l¿éminent historien John Keegan,
« l¿histoire du monde, telle qu¿on peut la lire, est en grande partie une histoire de guerre, parce que les États dans lesquels nous vivons résultent pour la plupart de conquêtes, de guerres civiles et de luttes pour l¿indépendance 1. » La Première Guerre mondiale démontre assurément la thèse de Keegan, puisqu¿elle est l¿un des événements qui ont fait basculer l¿histoire du monde : vingt millions de personnes sont mortes, les empires russe, austro-hongrois et ottoman se sont effondrés, de nouveaux pays sont nés, tels que l¿Irak et la Yougoslavie, de puissants États ont émergé, comme le Japon; enfin, la Société des Nations a été créée et l¿âge d¿or de l¿Europe, qui dominait le monde depuis le 16e siècle, a cédé la place à l¿ascension des États-Unis. Des millions de maris, de fils, de pères et de frères ont répondu à l¿appel aux armes en 1914 et lorsque, après avoir enterré leurs morts, ils sont retournés à leurs foyers en 1918, le monde qu¿ils étaient partis défendre avait changé au point de devenir presque méconnaissable.
Le Canada n¿était pas du tout à l¿abri de cette transformation par la guerre. En 1914, le Canada est encore une colonie de la Grande-Bretagne : lorsque celle-ci part en guerre, le Canada lui emboîte le pas. En 1901, environ 60 % de la population vit encore en milieu rural et les produits manufacturés occupent peu de place dans les exportations canadiennes par rapport au blé, au bois et aux minéraux. Le Canada est encore une société victorienne sur les plans de la morale et de la culture. Les femmes n¿ont pas le droit de vote et la place qu¿on leur assigne est au foyer, à élever une famille, et non sur le marché du travail. L¿impôt sur le revenu n¿existe pas et les règlements gouvernementaux sont peu nombreux : la tradition victorienne du laisser-faire, ou de l¿intervention gouvernementale minimale, prévaut encore.
George Woodcock qualifie le 19e siècle de « siècle qui nous a faits » 2. Deux romans à succès décrivent bien le Canada victorien de 1914 : The Imperialist, de Sara Jeanette Duncan (1904), s¿extasie sur la mission de l¿empire britannique et le rôle qu¿y joue le Canada. À la même époque, le célèbre roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine(1913), vante les mérites de l¿agriculture et les vertus de l¿Église au Québec3. Mais les certitudes impériales du Canada anglais et la mission catholique et agricole du Canada français sont sur le point de voler en éclats sur l¿enclume de la guerre. En 1914, dans sa maison au nord de Winnipeg, Nellie McClung éprouve un pressentiment, alors que son fils Jack clame sa volonté de s¿enrôler. « Instinctivement, nous sentions que nous étions arrivés à la fin d¿un très beau chapitre de notre vie familiale; quelque part, un tambour battait et un clairon sonnait4 », écrira-t-elle.
La contribution du Canada à l¿effort de guerre sera considérable. Sur une population de huit millions d¿habitants, il y a environ trois millions de personnes en âge de travailler, dont un million et demi d¿hommes bons pour le service. Le premier ministre Robert Borden s¿engage à fournir une structure militaire de 500 000 hommes, dans l¿espoir que le tiers de tous les Canadiens admissibles se porteront volontaires! Une comparaison s¿impose : aujourd¿hui, en temps de paix, avec une population quatre fois plus nombreuse, le Canada a une force militaire équivalant à 10 % de celle de nos prédécesseurs de la Première Guerre mondiale. Ce qui est encore plus extraordinaire, comme l¿écrit Desmond Morton dans Une histoire militaire du Canada, c¿est qu¿en combinant les 232 968 hommes qui se sont portés volontaires dans l¿infanterie, les milliers d¿autres qui se sont joints à la marine ou à l¿aviation royales, les réservistes, etc., « en 1917, même si personne ne s¿en rendait compte, l¿objectif de Borden était près d¿être atteint5. »
Cette armée s¿est bien battue, particulière-ment à Vimy. Mais avant Vimy, il y a Ypres, où les Canadiens sont les premiers à subir l¿assaut de ce que nous appelons aujourd¿hui des « armes de destruction massive, » lorsque, en avril 1915, les soldats de la Première division du Corps canadien sont intoxiqués par un gaz chimique. En 1917, le lundi de Pâques 9 avril, sur la crête de Vimy, l¿armée canadienne écrit une page d¿histoire. Pour la première fois, les quatre divisions canadiennes se trouvent sur le même champ de bataille, sous les ordres d¿un commandant canadien, sir Arthur Currie, plutôt que d¿un officier britannique. Après quatre jours de combats, la crête est conquise et les Canadiens ont pris plus de terrain, de canons et de prisonniers que lors de toutes les offensives britanniques précédentes. Mais le coût à payer est élevé : plus de 3 000 Canadiens sont morts à Vimy et 7 000 y ont été blessés. Au total, 60 000 Canadiens ont laissé leur vie dans les champs boueux de France et de Belgique, sacrifice immortalisé en 1915 par le poème de John McCrae, In Flanders Fields (Au champ d¿honneur).
Les centaines de milliers de Canadiens qui se sont enrôlés se sont battus pour conserver le Canada victorien qu¿ils aimaient, mais en se battant pour le conserver, ils ont participé à un processus qui l¿a complètement transformé. Le Canada est entré en guerre à titre de colonie et en est ressorti à titre de nation. Lorsque la Société des Nations est créée en 1919, le Canada en est membre de plein droit. En 1926, une ambassade canadienne est établie à Washington et la déclaration de Balfour proclame que la Grande-Bretagne et les dominions sont égaux en statut. Lorsque le Canada ira de nouveau en guerre en 1939, il le fera à titre de pays indépendant et souverain.
Les guerres libèrent les passions, bonnes et mauvaises. Le patriotisme incroyable des Canadiens qui s¿engagent dans l¿effort de guerre contribue au développement d¿une nationalité canadienne qui s¿exprimera par la suite sur le plan international, mais il entraîne aussi de grandes tensions au pays. Les soupçons à l¿égard des non Anglo-saxons sont puissants et 80 000 « étrangers ennemis », dont la majorité sont Ukrainiens, sont obligés de s¿inscrire à un registre. Ceux qui ne s¿enregistrent pas sont internés dans des camps; plus de 8 000 Canadiens subissent cette injustice.
La crise de la conscription est encore plus dure. Les Canadiens se sont portés volontaires massivement, mais l¿objectif d¿une force de 500 000 soldats est une entreprise monumentale, et il faut renforcer les rangs de l¿infanterie après les pertes en France et en Belgique. En 1917, le premier ministre Borden décide d¿enrôler 100 000 Canadiens d¿abord exemptés du service militaire ou ne s¿étant pas encore portés volontaires. Partout, la conscription entraîne des déchirements parmi les Canadiens, et particulièrement au Québec, où se déroulent des manifestations et des émeutes. En janvier 1918, le député libéral Joseph-Napoléon Francoeur dépose la première motion indépendantiste de l¿histoire de l¿Assemblée législative du Québec. Borden persévère : 100 000 hommes sont appelés sous les drapeaux, 50 000 traversent l¿Atlantique et 25 000 servent en France et en Belgique. Mais pour obtenir ces 25 000 combattants, le Canada aura subi un profond déchirement.
Si la guerre déchaîne les esprits néfastes de la division ethnique et raciale, elle fait également tomber le carcan des conventions économiques et sociales. Des centaines de milliers d¿hommes étant au front, les femmes intègrent le marché du travail : 30 000 femmes, par exemple, travaillent dans les fabriques de munitions. Et comme les femmes apportent une grande contribution à l¿effort de guerre, il est difficile de leur refuser le droit de vote. En 1916, la militante Nellie McClung persuade l¿Assemblée législative du Manitoba de devenir la première province à accorder le droit de vote aux femmes, et le gouvernement fédéral suivra cet exemple en 1918. La guerre contribue également à l¿industrialisation avec la Commission impériale des munitions, qui devient la plus grosse entreprise du Canada. En 1918, par exemple, le Canada exporte pour 18 millions de dollars d¿automobiles et de camions, en plus de ses exportations traditionnelles de blé et de bois, et Sam McLaughlin d¿Oshawa devient l¿un des fondateurs de General Motors. Avec l¿industrialisation, les villes se développent et, en 1920, 50 % de la population habite en milieu urbain. Le Canada de Maria Chapdelaine n¿est plus.
La croissance des villes et l¿économie industrielle nécessitent à leur tour un gouvernement plus actif, et c¿est durant les années de guerre que le Canada abandonne le laisser-faire. Les entreprises de chemins de fer Canadien Nord et Grand Tronc sont nationalisées pour former par la suite le Canadien National. Si le gouvernement Borden recrute pour la guerre, les demandes se font pressantes pour qu¿il recrute aussi la richesse. En 1917, sir Thomas White présente le projet de loi sur l¿impôt de guerre sur le revenu, et c¿est depuis ce temps que nous devons payer des impôts personnels. Robert Craig Brown et Ramsay Cook ont résumé la portée économique des années de guerre dans les termes suivants : « En 1918, l¿absence de contrainte qui caractérisait l¿activité économique et les pratiques d¿affaires des années d¿avant-guerre a été remplacée par des règlements gouvernementaux et, dans un secteur vital de l¿économie, par une forte dose de propriété gouvernementale6. »
George Woodcock a sans doute raison d¿écrire que c¿est le 19e siècle qui nous a faits. Mais ce qui est encore plus certain, c¿est que la Grande Guerre de 1914-1918 nous a transformés.
Notes
1John Keegan, A History of Warfare. New York, Random House, 1994, p. 386.
2 George Woodcock, The Century that Made Us: Canada 1814-1914 (Toronto: Oxford University Press, 1989).
3 Cet argument est bien développé par Ramsay Cook dans son chapitre intitulé « The Triumph and Trials of Materialism (1900-1945) », dans The Illustrated History of Canada, sous la direction de Craig Brown (Toronto, Lester and Orpen Denys, 1987), p. 375.
4Passage cité dans Don Gillmor, Achille Michaud et Pierre Turgeon, Le Canada : une histoire populaire, vol. 2. (Montréal, Fides, 2001), p. 92.
5 Desmond Morton, Une histoire militaire du Canada, 1608-1991 (Sillery, Septentrion, 1992), p. 200.
6 Robert Craig Brown et Ramsay Cook, Canada 1896-1921: A Nation Transformed (Toronto, McClelland and Stewart, 1974) p. 247.
La Grande Guerre a-t-elle été la guerre d’indépendance du Canada?
Professeur d'histoire à l'Université McGill
Pendant 52 mois, la Grande Guerre, celle de 1914-1918, a causé la mort de plus de 20 millions de personnes, démoli 5 des 6 empires d’Europe et engendré assez de soif de vengeance pour provoquer, vingt ans plus tard à peine, une autre guerre mondiale qui tuera trois fois plus de monde. Soutenir que ce terrible événement a aussi déterminé l’avenir du Canada peut sembler aussi léger qu’impertinent.
Pourtant, la Grande Guerre aura convaincu la plupart des Canadiens d’affirmer leur propre autonomie. En 1914, il est facile d’ignorer le nationalisme pancanadien d’Henri Bourassa ou de John Skirving Ewart. Le premier ministre du Canada, sir Robert Borden, se considère comme le chef d’une fédération impériale britannique qui ceinture le monde et que contrôlent les sujets blancs de Sa Majesté. La guerre, en 1914, constitue un magnifique prétexte pour montrer que la loyauté du Canada ne connaît aucune limite.
En trois ans, un million de Canadiens se portent volontaires pour la guerre, soit au moins un homme en âge de porter les armes sur deux. Quand la guerre prendra fin, en 1919, le Canada sera déchiré et se sera ruiné pour soutenir son effort de guerre; 60 000 de ses hommes seront morts et des milliers d’autres souffriront pour le reste de leurs jours des mutilations physiques ou psychologiques de cette guerre. Au sein d’un Cabinet impérial de guerre, le premier ministre du Canada aura contribué à décider de la stratégie impériale, dont fait partie une invasion de la Russie révolutionnaire pour rétablir l’autorité tsariste et restaurer l’alliance de 1914.
Rétrospectivement, et même à l’époque, d’autres décisions ont beaucoup plus d’importance. À Versailles, en juin 1919, le Canada signe l’infortuné traité de paix en son nom propre, en retrait, il est vrai, de celui du Royaume-Uni, comme c’est le cas des autres dominions. En septembre 1916, le Canada affirme sa propre autorité sur ses soldats outre-mer et crée un nouveau ministère des Forces militaires d’outre-mer pour exercer ce pouvoir. La réforme est nécessaire pour réparer le dégât que les Canadiens ont eux-mêmes contribué à créer en confiant leur effort de guerre à un sir Sam Hughes à moitié fou, mais cette décision permet également d’asseoir la souveraineté extra-territoriale du Canada longtemps, avant le Statut de Westminster de 1931.
En 1918, sir Arthur Currie, premier Canadien de naissance à la tête du Corps canadien en France, insiste pour que ses quatre divisions demeurent ensemble et il manifeste ainsi plus d’autorité qu’aucun commandant britannique n’oserait en affirmer. « …nous devons les traiter ainsi qu’ils l’entendent, confesse le comte de Derby au réticent maréchal Haig, et non comme nous le souhaiterions».1 Un mois plus tôt, à son arrivée à Londres, Borden a martelé le même message, furieux devant le gaspillage inutile de 13 000 soldats canadiens lors de l’offensive sans espoir de Passchendaele. Après avoir entendu le premier ministre canadien, son homologue britannique, David Lloyd George, convoque ses généraux et les oblige à écouter : « Laissons le passé enterrer ses morts , tonne Borden, habituellement réservé, mais pour l’amour de Dieu, venons-en à l’essentiel. Si Passchendaele se répète, prévient-il, pas un seul Canadien ne s’embarquera pour l’Europe ».2
En 1914, ce genre de question ou de réserve n’ont pas encore été exprimées. Le colonel Sam Hughes s’est débarrassé des plans de mobilisation officiels et a ordonné aux colonels de milice d’emmener leurs hommes à Valcartier, une plaine sablonneuse à l’extérieur de Québec. En un mois, 33 000 volontaires couvrent la plaine de leurs tentes. En septembre, en vertu d’une loi britannique, l’Army Act , ils sont officiellement reconnus comme des « impériaux », c’est-à-dire des soldats recrutés dans une colonie britannique et soumis à la loi militaire de la Grande-Bretagne. Comment pourraient-ils autrement servir outre-mer? La majorité d’entre eux, soit 70 %, sont britanniques de naissance.
En avril 1915, les Canadiens inexpérimentés subissent leur première épreuve dans des tranchées mal construites devant la ville belge d’Ypres. C’est le désastre. En quelques jours, les Canadiens perdent plus de la moitié de leurs combattants, morts, blessés ou prisonniers, et retraitent dans leurs tranchées de réserve, laissant derrière eux leurs fusils inutiles de fabrication canadienne. Un brigadier demeure terré dans son abri, en compagnie du fils de Sam Hughes. Un autre s’égare au retour, cherchant de l’aide. Un colonel canadien se retrouve à Boulogne, complètement ivre, alors que ses hommes, faits prisonniers, sont en route vers les mines de sel allemandes.
Peut-on parler d’humiliation nationale? Non. Les Allemands ont triché en utilisant des gaz toxiques. Les données officielles ne signalent que trois Canadiens morts à cause des gaz, mais ce n’est là qu’un détail. Le camarade canadien de Hughes, Max Aitken, propriétaire du Daily Express de Londres, s’est rendu en France à titre de « témoin oculaire canadien ». En guise de remerciements, il publie un opuscule, Canada in Flanders, qui donne un portrait vivace, quoique fictif, des Canadiens, les dépeignant comme des fermiers, des cow-boys et des pionniers mal dégrossis, mais bon tireurs et capables de surmonter les pires obstacles. Conscient de la sensibilité canadienne, le commandant anglais, sir John French, déclare avec sagesse que les Canadiens « ont sauvé la situation ». Saint-Julien, Kitchener’s Wood, la crête de Gravenstafel et Ypres entrent dans le vocabulaire des Canadiens restés au pays comme autant de triomphes du courage et du sacrifice d’une nouvelle nation, tout comme Paardeberg, dans la guerre des Boers, est devenue une victoire canadienne. Le Canada est peut-être britannique, mais les soldats canadiens sont devenus l’équipe à acclamer.
Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest. 3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest.
Les nations se construisent en faisant de grandes choses ensemble, affirme l’historien français Ernest Renan. La prise de la crête de Vimy est une grande chose que 100 000 Canadiens ont faite ensemble. Le 22e bataillon canadien-français du colonel Thomas Tremblay y est présent avec 47 autres. Évidemment, les « vendus » n’incluent pas dans leurs rangs les Canadiens français qui lisent Le Devoir, ni ceux qui acclament Henri Bourassa et dénoncent la guerre.4 Ils n’incluent pas non plus les « alliés ennemis » que le Canada emprisonne par milliers, ni les nombreux Canadiens d’origine allemande, citoyens de Berlin (Ontario), obligés de remplacer le nom de leur ville par celui de Kitchener, en l’honneur du secrétaire à la guerre de la Grande-Bretagne.5
En réponse aux nouvelles de Vimy, sir Robert Borden reconnaît que les pertes devront être comblées. Toutefois, comme les volontaires ont cessé de se présenter, il n’est plus possible de respecter le serment selon lequel seuls ceux qui le voudront combattront dans cette guerre. Un système de conscription complexe, presque irréalisable, prend le relais. Si le Canada est un pays avec deux nations, l’une retirera lentement un sentiment de triomphe de l’expérience de Vimy; l’autre n’y verra que promesses brisées, trahison et défaite.
Même la victoire de Vimy ne parvient pas à convaincre les Canadiens de se voir comme une seule nation. Leur premier ministre, un politicien fade, ayant peu d’empathie pour le Canada français ou pour l’Ouest, n’y parvient pas davantage. Sir Robert Borden est un homme extrêmement consciencieux, profondément ému par les souffrances dont il est témoin lorsqu’il consacre chacun de ses moments libres outre-mer à visiter des hôpitaux militaires. Ses convictions impériales se fissurent devant le défaitisme indolent qu’il rencontre à Whitehall en 1915, lorsqu’il découvre que la plupart des ministres britanniques sont absents, puisque c’est la saison de la chasse au faisan. Le seul des ministres qu’il s’est préparé à mépriser pour ses positions pacifistes et radicales, David Lloyd George, est totalement absorbé par ses fonctions de ministre des Munitions. Lorsque Lloyd George devient premier ministre, après un coup monté en partie par Max Aitken, il convoque les premiers ministres des dominions à Londres. « Nous avons besoin de leurs hommes, explique-t-il, nous devons les consulter ».
Cet hiver-là, Borden apprend certains faits de la dure réalité. Les Américains sont entrés en guerre, mais ils n’ont pas encore créé d’armée. La Russie s’effondre, et peut-être aussi la France, avec son armée divisée par les mutineries. En mer, les U-Boote ont presque acculé la Grande-Bretagne à la famine. Le Canada est-il en mesure de réduire son Corps expéditionnaire? Borden ne peut donner qu’une seule réponse, même s’il est incapable de partager ses sombres réflexions.
La crise de la conscription se termine par la victoire des unionistes de Borden, en décembre 1917. La Confédération est davantage un partenariat qu’une démocratie; aucun partenariat ne survit longtemps si le partenaire le plus gros contraint le plus petit. Cette leçon, un personnage politique mineur du nom de William Lyon Mackenzie King l’assimilera en 1917. Défait en 1911 en tant que ministre de Laurier et député, King brûle de reprendre sa carrière. Après avoir entretenu la circonscription rebelle de son grand-père, North York, King se porte même volontaire pour se présenter avec les Unionistes de Borden, en 1917. Ce dernier le rejette. King se présente alors à titre de libéral « anti-conscriptionniste » avec Laurier, et est battu à plate couture. En 1919, après la mort de Laurier et lorsque les libéraux auront besoin d’un nouveau chef, le témoignage de lady Laurier à l’égard de la loyauté de King fera changer la convention libérale de cap et lancera la carrière la plus réussie en politique canadienne.
Peut-être que la Grande Guerre a guéri sir Robert Borden de son rêve d’une fédération impériale. Qui peut dire ce que qu’elle a fait à son parti? Devenu chef libéral, William Lyon Mackenzie King n’a pas besoin d’une autre démonstration. Comme le quotidien montréalais La Presse l’a un jour expliqué à ses lecteurs, les Canadiens français n’ont qu’une seule loyauté, le Canada. Les Canadiens anglais semblent avoir besoin de deux loyautés. Comme le découvrira Charles Stacey, Mackenzie King est secrètement anglophile, et bien plus qu’il ne pourra jamais l’admettre, mais ses émotions demeurent secrètes. Jamais plus, si King peut l’éviter, le Canada ne sera entraîné dans une guerre européenne, pour ensuite être déchiré par sa propre population divisée. Sous Borden, le Canada a évolué de la colonie qu’il était vers un tout britannique, jeune mais souverain. La Grande Guerre a donné à King et aux libéraux assez d’arguments et d’appuis pour mener le Canada jusqu’à une indépendance totale et indiscutable. Les vieilles loyautés se révéleront trop fortes pour garder le Canada hors de la guerre en 1939, mais, comme King l’a promis, « le Parlement décidera ». Jusqu’à l’été triomphant d’Adolf Hitler, en 1940, le Canada en fait le moins possible. Comme Mackenzie King le rappelle à une délégation britannique venue négocier le Air Training Plan et outrée par ses paroles : « ce n’est pas notre guerre ».6
Notes
1Derby à Haig, 2 novembre 1917, dans Robert Blake, dir., The Private Papers of Sir Douglas Haig, Londres, 1952, p. 266. Voir Borden Papers, sir Edward Kemp à Borden, 24 février 1918; Preston, Canada and "Imperial Defense", p. 487-489.
2Cité dans Brown, Borden, vol. II, p. 137-138; Stacey, Age of Conflict, vol. I, p. 219-221.
3Sur Byng, voir Jeffrey Williams, Byng of Vimy: General and Governor-General, Londres, 1983, p. 127-129 and passim. Sur les changements de tactique, voir William Rawling. Sur les tactiques, voir D. Morton, When Your Number’s Up; W. Rawling, Surviving Trench Warfare: Technology and the Canadian Corps, Toronto, University of Toronto Press, 1992. Sur les raids sur les tranchées, voir Dennis Winter, Death's Men: Soldiers of the Great War, Londres, 1979, p. 92; John Ellis, Eye-Deep in Hell: The Western Front, 1914-1918, Londres, 1976, p. 76; Maurice Pope, Soldiers and Politicians, Toronto, 1964, p. 34.
4Sur le Canada français et la guerre, voir Elizabeth Armstrong, The Crisis of Quebec, 1914-1918, [New York, 1967] Toronto, 1974; Réal Bélanger, « Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre (1919 1918) », dans W. A. B. Douglas et Desmond Morton, Canada as a Military Power, Ottawa, 1982; Jean-Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), 1914-1919, Une étude socio-militaire, Québec, 1986; Desmond Morton, « French Canada and War: The Military Background to the Conscription Crisis of 1917 », dans J.L. Granatstein et R. D. Cuff, War and Society in North America, Toronto, 1971; Mason Wade, The French Canadians, 1760-1960, Toronto, 1968, vol. II, p. xxx.
5 Sur l’internement, voir Desmond Morton, « Sir William Otter and Internment Operations during the First World War », Canadian Historical Review, LV, 1, 1974; David Smith, « Emergency Government in Canada », ibid., L, 4, 1969; Lubomyr Luciuk, A time for Atonement, Ottawa, 1988; Wilson, Ontario and the Great War, p. xxx.
6Voir Pickersgill, J. W., The Mackenzie King Record, vol. I 1939-1944, Toronto, University of Toronto Press, 1960, p. 43-44.
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Ressources éducatives
Sir Robert Borden
Borden est l'artisan de sa propre réussite. Après avoir reçu une brève éducation formelle, il enseigne pendant cinq ans dans des écoles privées en Nouvelle-Écosse et dans le New Jersey. En 1874, il retourne en Nouvelle-Écosse pour effectuer un stage de droit, et il est admis au barreau en 1878. En 1890, il dirige déjà un prestigieux cabinet d'avocats à Halifax. Élu au Parlement en 1896, il est choisi en 1901 pour succéder à sir Charles Tupper à la tête du Parti libéral-conservateur. Pendant la décennie suivante, il travaille à la reconstruction du Parti conservateur et instaure une politique de réforme (plate-forme d'Halifax de 1907).
En 1911, il dirige l'opposition contre l'entente de réciprocité négociée par le gouvernement de sir Wilfried Laurier avec les États-Unis. Grâce à une habile gestion politique, Borden forme une coalition composée de groupes antagonistes à Laurier : hommes d'affaires opposés à la Réciprocité, Canadiens français nationalistes en désaccord avec la Loi sur la marine de guerre, gouvernements provinciaux conservateurs et leur groupe parlementaire. Il réussit à forcer la tenue d'élections générales, qui se soldent par la défaite du Parti libéral de Laurier.
La direction de Borden, pendant la Première Guerre mondiale, a été remarquable. En ce qui concerne la politique intérieure, c'est à son gouvernement qu'on doit la Loi des mesures de guerre (1914), les premières mesures d'imposition directe par le gouvernement d'Ottawa (l'impôt de guerre sur les bénéfices commerciaux en 1916 et l'impôt « temporaire » sur le revenu en 1917), la nationalisation du chemin de fer Canadien Nord dans le cadre de la création du Canadien National (CN) et, à la suite de l'effondrement du système de recrutement volontaire, la Loi du service militaire (1917). Le service militaire obligatoire est instauré en même temps que se crée un gouvernement d'union, composé de conservateurs et de libéraux en faveur de la conscription, qui remporte les élections générales fortement contestées de 1917.
À l'étranger, le Corps expéditionnaire canadien, qui n'est qu'une division, devient le Corps d'armée canadien, commandé, à partir de 1917, par un Canadien, le lieutenant-général sir Arthur William Currie. D'après Borden, les victoires remportées par le Corps expéditionnaire canadien à Ypres, à la crête de Vimy, à Passchendaele et durant les 100 derniers jours constituent un gage de la maturité de l'esprit national canadien.
Principal auteur de la Résolution IX de la Conférence impériale de guerre en 1917, il soutient que le Canada et les autres membres du Commonwealth méritent d'être reconnus comme des « nations autonomes au sein d'un Commonwealth impérial ». En tant que dirigeant de la délégation canadienne à la Conférence sur la paix à Paris en 1919, il est un des principaux responsables de la reconnaissance internationale de l'autonomie des dominions.
Borden termine son mandat de premier ministre en 1920. Au cours des dernières années de sa vie, c'est en tant qu'homme d'État d'envergure internationale et comme fervent partisan de la Société des Nations qu'il se fait connaître. Il poursuit une brillante carrière dans le monde des affaires et exerce les fonctions de chancelier de l'U. Queen de 1924 à 1930.
Bibliographie
Borden, Robert Laird, Sir. Canada in the Commonwealth: From Conflict to Co-operation. Oxford: The Clarendon Press, 1929.
---. Canadian Constitutional Studies: The Marfleet Lectures, University of Toronto, October, 1921. Toronto: University of Toronto Press, 1922.
---. Letters to Limbo. 2 v. Henry Borden, ed. Toronto: University of Toronto Press, 1971.
---. Robert Laird Borden: His Memoirs. 2 v. Henry Borden, ed. Toronto: Macmillan, 1938.
Brown, Robert Craig. Robert Laird Borden: A Biography. 2 v. Toronto: Macmillan of Canada, 1975-1980.
Auteur ROBERT CRAIG BROWN
Reproduit de L'Encyclopédie canadienne avec l'autorisation de la Fondation Historica du Canada













