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Année
1916
Durée
04 min 03 s
Compagnie de production
Topical Film Company
Un drapeau de la Grande-Bretagne en soie est offert aux troupes de Terre-Neuve. La princesse Henry de Battenberg présente un drapeau de la Grande-Bretagne en soie au contingent de Terre-Neuve à l'Hôpital Chelsea et inspecte la garde d'honneur. La princesse, qui semble marcher avec difficulté, prend un grand Union Jack des mains d'un officier et le remet rapidement à un autre, qui s'avance pour recevoir le drapeau. Scène suivante : après un bref discours (?), la princesse recule d'un pas sous les applaudissements, gênée par son texte qu'elle tient à la main. Les troupes de Terre-Neuve présentent les armes. Les Terre-Neuviens reçoivent également un bouclier d'argent, en témoignage de l'appréciation des femmes d'Angleterre à l'égard du courage et du dévouement des soldats. La League of the Empire avait organisé des cérémonies semblables pour les troupes canadiennes, australiennes et sud-africaines.
Un peu d'histoire
La Grande Guerre a-t-elle été la guerre d’indépendance du Canada?
Professeur d'histoire à l'Université McGill
Pendant 52 mois, la Grande Guerre, celle de 1914-1918, a causé la mort de plus de 20 millions de personnes, démoli 5 des 6 empires d’Europe et engendré assez de soif de vengeance pour provoquer, vingt ans plus tard à peine, une autre guerre mondiale qui tuera trois fois plus de monde. Soutenir que ce terrible événement a aussi déterminé l’avenir du Canada peut sembler aussi léger qu’impertinent.
Pourtant, la Grande Guerre aura convaincu la plupart des Canadiens d’affirmer leur propre autonomie. En 1914, il est facile d’ignorer le nationalisme pancanadien d’Henri Bourassa ou de John Skirving Ewart. Le premier ministre du Canada, sir Robert Borden, se considère comme le chef d’une fédération impériale britannique qui ceinture le monde et que contrôlent les sujets blancs de Sa Majesté. La guerre, en 1914, constitue un magnifique prétexte pour montrer que la loyauté du Canada ne connaît aucune limite.
En trois ans, un million de Canadiens se portent volontaires pour la guerre, soit au moins un homme en âge de porter les armes sur deux. Quand la guerre prendra fin, en 1919, le Canada sera déchiré et se sera ruiné pour soutenir son effort de guerre; 60 000 de ses hommes seront morts et des milliers d’autres souffriront pour le reste de leurs jours des mutilations physiques ou psychologiques de cette guerre. Au sein d’un Cabinet impérial de guerre, le premier ministre du Canada aura contribué à décider de la stratégie impériale, dont fait partie une invasion de la Russie révolutionnaire pour rétablir l’autorité tsariste et restaurer l’alliance de 1914.
Rétrospectivement, et même à l’époque, d’autres décisions ont beaucoup plus d’importance. À Versailles, en juin 1919, le Canada signe l’infortuné traité de paix en son nom propre, en retrait, il est vrai, de celui du Royaume-Uni, comme c’est le cas des autres dominions. En septembre 1916, le Canada affirme sa propre autorité sur ses soldats outre-mer et crée un nouveau ministère des Forces militaires d’outre-mer pour exercer ce pouvoir. La réforme est nécessaire pour réparer le dégât que les Canadiens ont eux-mêmes contribué à créer en confiant leur effort de guerre à un sir Sam Hughes à moitié fou, mais cette décision permet également d’asseoir la souveraineté extra-territoriale du Canada longtemps, avant le Statut de Westminster de 1931.
En 1918, sir Arthur Currie, premier Canadien de naissance à la tête du Corps canadien en France, insiste pour que ses quatre divisions demeurent ensemble et il manifeste ainsi plus d’autorité qu’aucun commandant britannique n’oserait en affirmer. « …nous devons les traiter ainsi qu’ils l’entendent, confesse le comte de Derby au réticent maréchal Haig, et non comme nous le souhaiterions».1 Un mois plus tôt, à son arrivée à Londres, Borden a martelé le même message, furieux devant le gaspillage inutile de 13 000 soldats canadiens lors de l’offensive sans espoir de Passchendaele. Après avoir entendu le premier ministre canadien, son homologue britannique, David Lloyd George, convoque ses généraux et les oblige à écouter : « Laissons le passé enterrer ses morts , tonne Borden, habituellement réservé, mais pour l’amour de Dieu, venons-en à l’essentiel. Si Passchendaele se répète, prévient-il, pas un seul Canadien ne s’embarquera pour l’Europe ».2
En 1914, ce genre de question ou de réserve n’ont pas encore été exprimées. Le colonel Sam Hughes s’est débarrassé des plans de mobilisation officiels et a ordonné aux colonels de milice d’emmener leurs hommes à Valcartier, une plaine sablonneuse à l’extérieur de Québec. En un mois, 33 000 volontaires couvrent la plaine de leurs tentes. En septembre, en vertu d’une loi britannique, l’Army Act , ils sont officiellement reconnus comme des « impériaux », c’est-à-dire des soldats recrutés dans une colonie britannique et soumis à la loi militaire de la Grande-Bretagne. Comment pourraient-ils autrement servir outre-mer? La majorité d’entre eux, soit 70 %, sont britanniques de naissance.
En avril 1915, les Canadiens inexpérimentés subissent leur première épreuve dans des tranchées mal construites devant la ville belge d’Ypres. C’est le désastre. En quelques jours, les Canadiens perdent plus de la moitié de leurs combattants, morts, blessés ou prisonniers, et retraitent dans leurs tranchées de réserve, laissant derrière eux leurs fusils inutiles de fabrication canadienne. Un brigadier demeure terré dans son abri, en compagnie du fils de Sam Hughes. Un autre s’égare au retour, cherchant de l’aide. Un colonel canadien se retrouve à Boulogne, complètement ivre, alors que ses hommes, faits prisonniers, sont en route vers les mines de sel allemandes.
Peut-on parler d’humiliation nationale? Non. Les Allemands ont triché en utilisant des gaz toxiques. Les données officielles ne signalent que trois Canadiens morts à cause des gaz, mais ce n’est là qu’un détail. Le camarade canadien de Hughes, Max Aitken, propriétaire du Daily Express de Londres, s’est rendu en France à titre de « témoin oculaire canadien ». En guise de remerciements, il publie un opuscule, Canada in Flanders, qui donne un portrait vivace, quoique fictif, des Canadiens, les dépeignant comme des fermiers, des cow-boys et des pionniers mal dégrossis, mais bon tireurs et capables de surmonter les pires obstacles. Conscient de la sensibilité canadienne, le commandant anglais, sir John French, déclare avec sagesse que les Canadiens « ont sauvé la situation ». Saint-Julien, Kitchener’s Wood, la crête de Gravenstafel et Ypres entrent dans le vocabulaire des Canadiens restés au pays comme autant de triomphes du courage et du sacrifice d’une nouvelle nation, tout comme Paardeberg, dans la guerre des Boers, est devenue une victoire canadienne. Le Canada est peut-être britannique, mais les soldats canadiens sont devenus l’équipe à acclamer.
Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.Dans quelle mesure cette équipe est-elle canadienne? Jusqu’en juin 1917, des généraux anglais commandent la division canadienne, de même que le Corps canadien, en 1915 et 1916, lorsqu’il s’agrandit pour comprendre quatre divisions. Comme le rappelle l’historien W. B. Kerr, l’accent britannique des « vieux originaux » domine les rangs des sous-officiers jusque tard en 1917. Des officiers d’état-major britanniques triés sur le volet s’efforcent d’empêcher leurs généraux canadiens inexpérimentés de se rendre ridicules. Le lieutenant général sir Julian Byng – « Bungo » pour ses copains anglais – réorganise le Corps canadien et transforme sa tactique au lendemain des désastreuses offensives de la Somme.3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest. 3 Enfin, après que des journées entières de bombardements ont pulvérisé l’artillerie allemande et rendu fous les défenseurs, les quatre divisions canadiennes sortent des tranchées et des tunnels, le jour de Pâques 1917, et s’avancent sous des rafales de neige pour capturer la crête de Vimy. Au prix de 10 000 morts et blessés, ce qui semble presque supportable en 1917, les Canadiens fournissent aux Alliés leur première victoire sans équivoque sur le front de l’Ouest.
Les nations se construisent en faisant de grandes choses ensemble, affirme l’historien français Ernest Renan. La prise de la crête de Vimy est une grande chose que 100 000 Canadiens ont faite ensemble. Le 22e bataillon canadien-français du colonel Thomas Tremblay y est présent avec 47 autres. Évidemment, les « vendus » n’incluent pas dans leurs rangs les Canadiens français qui lisent Le Devoir, ni ceux qui acclament Henri Bourassa et dénoncent la guerre.4 Ils n’incluent pas non plus les « alliés ennemis » que le Canada emprisonne par milliers, ni les nombreux Canadiens d’origine allemande, citoyens de Berlin (Ontario), obligés de remplacer le nom de leur ville par celui de Kitchener, en l’honneur du secrétaire à la guerre de la Grande-Bretagne.5
En réponse aux nouvelles de Vimy, sir Robert Borden reconnaît que les pertes devront être comblées. Toutefois, comme les volontaires ont cessé de se présenter, il n’est plus possible de respecter le serment selon lequel seuls ceux qui le voudront combattront dans cette guerre. Un système de conscription complexe, presque irréalisable, prend le relais. Si le Canada est un pays avec deux nations, l’une retirera lentement un sentiment de triomphe de l’expérience de Vimy; l’autre n’y verra que promesses brisées, trahison et défaite.
Même la victoire de Vimy ne parvient pas à convaincre les Canadiens de se voir comme une seule nation. Leur premier ministre, un politicien fade, ayant peu d’empathie pour le Canada français ou pour l’Ouest, n’y parvient pas davantage. Sir Robert Borden est un homme extrêmement consciencieux, profondément ému par les souffrances dont il est témoin lorsqu’il consacre chacun de ses moments libres outre-mer à visiter des hôpitaux militaires. Ses convictions impériales se fissurent devant le défaitisme indolent qu’il rencontre à Whitehall en 1915, lorsqu’il découvre que la plupart des ministres britanniques sont absents, puisque c’est la saison de la chasse au faisan. Le seul des ministres qu’il s’est préparé à mépriser pour ses positions pacifistes et radicales, David Lloyd George, est totalement absorbé par ses fonctions de ministre des Munitions. Lorsque Lloyd George devient premier ministre, après un coup monté en partie par Max Aitken, il convoque les premiers ministres des dominions à Londres. « Nous avons besoin de leurs hommes, explique-t-il, nous devons les consulter ».
Cet hiver-là, Borden apprend certains faits de la dure réalité. Les Américains sont entrés en guerre, mais ils n’ont pas encore créé d’armée. La Russie s’effondre, et peut-être aussi la France, avec son armée divisée par les mutineries. En mer, les U-Boote ont presque acculé la Grande-Bretagne à la famine. Le Canada est-il en mesure de réduire son Corps expéditionnaire? Borden ne peut donner qu’une seule réponse, même s’il est incapable de partager ses sombres réflexions.
La crise de la conscription se termine par la victoire des unionistes de Borden, en décembre 1917. La Confédération est davantage un partenariat qu’une démocratie; aucun partenariat ne survit longtemps si le partenaire le plus gros contraint le plus petit. Cette leçon, un personnage politique mineur du nom de William Lyon Mackenzie King l’assimilera en 1917. Défait en 1911 en tant que ministre de Laurier et député, King brûle de reprendre sa carrière. Après avoir entretenu la circonscription rebelle de son grand-père, North York, King se porte même volontaire pour se présenter avec les Unionistes de Borden, en 1917. Ce dernier le rejette. King se présente alors à titre de libéral « anti-conscriptionniste » avec Laurier, et est battu à plate couture. En 1919, après la mort de Laurier et lorsque les libéraux auront besoin d’un nouveau chef, le témoignage de lady Laurier à l’égard de la loyauté de King fera changer la convention libérale de cap et lancera la carrière la plus réussie en politique canadienne.
Peut-être que la Grande Guerre a guéri sir Robert Borden de son rêve d’une fédération impériale. Qui peut dire ce que qu’elle a fait à son parti? Devenu chef libéral, William Lyon Mackenzie King n’a pas besoin d’une autre démonstration. Comme le quotidien montréalais La Presse l’a un jour expliqué à ses lecteurs, les Canadiens français n’ont qu’une seule loyauté, le Canada. Les Canadiens anglais semblent avoir besoin de deux loyautés. Comme le découvrira Charles Stacey, Mackenzie King est secrètement anglophile, et bien plus qu’il ne pourra jamais l’admettre, mais ses émotions demeurent secrètes. Jamais plus, si King peut l’éviter, le Canada ne sera entraîné dans une guerre européenne, pour ensuite être déchiré par sa propre population divisée. Sous Borden, le Canada a évolué de la colonie qu’il était vers un tout britannique, jeune mais souverain. La Grande Guerre a donné à King et aux libéraux assez d’arguments et d’appuis pour mener le Canada jusqu’à une indépendance totale et indiscutable. Les vieilles loyautés se révéleront trop fortes pour garder le Canada hors de la guerre en 1939, mais, comme King l’a promis, « le Parlement décidera ». Jusqu’à l’été triomphant d’Adolf Hitler, en 1940, le Canada en fait le moins possible. Comme Mackenzie King le rappelle à une délégation britannique venue négocier le Air Training Plan et outrée par ses paroles : « ce n’est pas notre guerre ».6
Notes
1Derby à Haig, 2 novembre 1917, dans Robert Blake, dir., The Private Papers of Sir Douglas Haig, Londres, 1952, p. 266. Voir Borden Papers, sir Edward Kemp à Borden, 24 février 1918; Preston, Canada and "Imperial Defense", p. 487-489.
2Cité dans Brown, Borden, vol. II, p. 137-138; Stacey, Age of Conflict, vol. I, p. 219-221.
3Sur Byng, voir Jeffrey Williams, Byng of Vimy: General and Governor-General, Londres, 1983, p. 127-129 and passim. Sur les changements de tactique, voir William Rawling. Sur les tactiques, voir D. Morton, When Your Number’s Up; W. Rawling, Surviving Trench Warfare: Technology and the Canadian Corps, Toronto, University of Toronto Press, 1992. Sur les raids sur les tranchées, voir Dennis Winter, Death's Men: Soldiers of the Great War, Londres, 1979, p. 92; John Ellis, Eye-Deep in Hell: The Western Front, 1914-1918, Londres, 1976, p. 76; Maurice Pope, Soldiers and Politicians, Toronto, 1964, p. 34.
4Sur le Canada français et la guerre, voir Elizabeth Armstrong, The Crisis of Quebec, 1914-1918, [New York, 1967] Toronto, 1974; Réal Bélanger, « Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre (1919 1918) », dans W. A. B. Douglas et Desmond Morton, Canada as a Military Power, Ottawa, 1982; Jean-Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), 1914-1919, Une étude socio-militaire, Québec, 1986; Desmond Morton, « French Canada and War: The Military Background to the Conscription Crisis of 1917 », dans J.L. Granatstein et R. D. Cuff, War and Society in North America, Toronto, 1971; Mason Wade, The French Canadians, 1760-1960, Toronto, 1968, vol. II, p. xxx.
5 Sur l’internement, voir Desmond Morton, « Sir William Otter and Internment Operations during the First World War », Canadian Historical Review, LV, 1, 1974; David Smith, « Emergency Government in Canada », ibid., L, 4, 1969; Lubomyr Luciuk, A time for Atonement, Ottawa, 1988; Wilson, Ontario and the Great War, p. xxx.
6Voir Pickersgill, J. W., The Mackenzie King Record, vol. I 1939-1944, Toronto, University of Toronto Press, 1960, p. 43-44.











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